appuyer
tendrement ses joues contre les belles joues de l’oreiller
pleines et fraîches comme les joues
de l’enfance
frotter une allumette pour
regarder sa montre
bientôt minuit
éprouver l’instant du malade obligé de
partir en voyage et de
coucher dans un hôtel inconnu se
réveiller au milieu d’une crise
apercevoir sous la porte une raie de jour se
réjouir quel bonheur déjà le matin
espérer voir bientôt les domestiques se
lever
pouvoir
sonner les
entendre
venir
recevoir d’eux les secours nécessaires
puiser dans l’espérance d’être soulagé le courage de
souffrir
croire justement
entendre des pas les
entendre se
rapprocher puis
s’éloigner
voir disparaître la raie de jour sous la porte
comprendre minuit
venir
d’éteindre le gaz
savoir le dernier domestique parti
devoir rester toute la nuit à
souffrir sans remède
attendre
souffrir
espérer encore ne plus rien
attendre se
contenter de
durer jusqu’au matin
***
la beauté de l’infinitif
être sans assigner de place
chercher sans devoir trouver
dire sans prétendre atteindre
ouvrir sans savoir découvrir
attendre sans pouvoir prévoir
ne pas encore être quelqu’un
ne pas encore appartenir au temps
demeurer dans l’imminence
entrevoir sans saisir
approcher sans rejoindre
à l’infinitif
ne rien accomplir tout à fait
laisser chaque geste en suspens
chaque parole à son commencement
chaque fin à son possible
ne plus conjuguer l’existence
ne plus distribuer les êtres
selon l’ordre des heures
mais laisser être le verbe avant le monde
être
sans avoir été
sans devoir devenir
dans cet espace sans mesure
continuer d’ouvrir
continuer de chercher
continuer de dire
sans atteindre autre chose
que l’infini du commencement