les pleurs d’une inconnue
les lignes de la main
Lionel André / promenades / randonnées / arts / littératures / air du temps
les pleurs d’une inconnue
les lignes de la main
ceci posé
ici
le soir lentement
effume
la trop vive clarté
du jour
perdre ses contours ses couleurs
s'effuser
s'évanouir
se voiler
s'évanouir
se réduire à néant
*
quel désarroi quand devant un regard de plus en plus sévère et attentif et devant l'œil braqué de la mathématique et du microscope cette matière notre mère en qui nous avions placé notre espoir et notre confiance commença à donner des signes non équivoques de défaillance et que nous en sentîmes la texture s'amincir et s'effumer entre nos doigts
ici
l'écriture
sans se placer au-dessus de l'art
suppose
qu'on ne le préfère pas
l'efface
comme elle
s'efface
le sens est silence limité
ceci posé
qu'il ne soit question de rien jamais pour personne
au hasard
de l'ombre coup
de langue liant
des mots
le fragile espace que
découpe tant
de lèvres mortes
le mot presque privé
de sens est
bruyant
le silence est peut-être un mot
un mot paradoxal
ceci posé
dans mon rêve rien rien que le désir de rêver
peine perdue
posée
sur le méplat du jour
adjectif
RARE
qui a plus de largeur que d'épaisseur
une forme méplate
l'espace d'une dérive
espace ouvert à la théorie fictive
veiller sur le sens absent
ceci posé
se séparer
se débarrasser de ce que l'on porte
posez vite vos affaires
nous avons une bouillabaisse qui n'attend pas
s'attardant
elle pose sur lui un regard indéchiffrable
étrangement attentif et limpide
ceci posé
j'invoque aussi l'ombre
qui dissout dans la nuit sentences et constructions
assemblées
ceci posé
un fil ténu
vibrant comme la corde
d’un violon
dont le murmure obstinément
demeure suspendu
la clairière bienveillante où l'ombre en amie s'élucide
ceci posé
le poirier
le merisier
de leur force friable
ni chant
ni colère rien d'autre que le mot ...
ce qui se livre
ce qui ondoie
les étoiles et le feuillage
ceci posé
que ce soit aile ou fleur cela frappe
contre l’air
mouvements et friselis des feuilles aux abords des doigts
c’est en quoi elles font effet
de vérité
il est saugrenu
d’être surpris de ce que la littérature
parfois soit
illisible
il est naïf
d’exiger d’elle qu’elle soit
a priori lisible
il est misérable
de la récuser quand elle
ne l’est pas
c’est
en refuser l’essence
même
quand
nous rêvons
de posséder le sens du monde dans la transparence
des œuvres littéraires
nous dévoilons
notre désir d’être possédés par ce monde
dont la clarté de la littérature serait
un reflet accompli
ainsi
notre vœu que les textes soient lisibles
est-il paradoxalement
le vœu de nous vouer corps et âme au monde
et qu’il n’y ait plus
de littérature
*
abstracteur de quinte essence
lors connaîtrez
que la drogue dedans contenue
est bien d’autre valeur que ne promettait
la boîte
c’est-à-dire
que les matières ici traitées
ne sont tant folâtres comme le titre au-dessus
prétendait
et posé le cas qu’au sens littéral vous trouvez matières assez joyeuses et bien correspondantes au nom toutefois pas demeurer là ne faut comme au chant des sirènes mais à plus haut sens interpréter ce que par aventure auriez dit en gaieté de cœur
celui qui
se contente de l’expérience du monde
ou de la croyance
n’écrit pas
ne fait pas de littérature
celui qui
croit être dans la langue comme
un poisson dans l’eau
barbote dans le bocal du monde
et n’écrit pas non plus
seul écrit celui
que la langue hante comme
une difficulté
un tourment
celui qui n’aime du monde
que ce que la langue
en change
on écrit
pour répondre à la honte d’être sans langue
à force d’user de la langue de tous
et d’être par cet usage
assigné au lieu des représentations communes
on écrit
pour ne pas céder à cet affaissement
abject
écrire
répond à
un refus d’être l’otage des fictions
que la parole commune
les représentations idéologiques et les croyances
qui s’y stratifient
tentent de nous faire prendre
pour la réalité
écrire
c’est refuser ces visions
assujetties
écrire
c’est alors
faire monter l’obscurité
dans l’obscène clarté des fictions
qui nous livrent au monde
en prétendant
nous le livrer
nous le raconter nous l’expliquer
mais
l’obscurité est à son tour
une clarté
elle éclaire
le sens de la spécificité humaine :
sur le monde
nous mettons moins des noms que des nons
des négations
des nons aux noms
qui sont déjà là et qui sont la fiction du monde
le monde comme fiction
les noms qui réduisent le monde
à
une image
à
une icône
à
une idole
du sens de l’absence de sens
l’éventuelle obscurité des écrits littéraires
provient de ce que la littérature
est dévotion
entière à la langue
c’est-à-dire
à cette force de rupture qui nous exclut du monde
tout en nous en donnant
la conscience
ainsi
Arthur Rimbaud
n’était-il pas venu pour dire le monde
mais pour créer
l’opéra fabuleux »
qui affirme que
nous ne sommes pas au monde
Samuel Beckett
n’a pas écrit pour décrire
un monde possible
mais
pour répondre
envers et contre toute aphasie
à la nécessité spécifiquement humaine
de parler et en parlant de cerner
issu de l’impossible voix l’infaisable être
Si
la langue
nous ex-cepte du monde
écrire
c’est cultiver
cette exception
qui l’accomplit
dit Mallarmé parlant du geste d’écriture
intégralement se retranche
certes
ce geste de retrait peut être
un geste social
de retrait du monde
c’est surtout
un geste esthétique
de retrait au sens commun qui fait monde
en tant que retrait
retranchement
rupture
il s’offre dans
une large mesure
comme
mystère
comme dit encore Mallarmé
il incarne en tout cas notre désir
et notre pouvoir de ne
pas être réduit à
un reflet des choses objectivées
et
d’échapper aux figures répertoriées
du monde