Randonnée Lointaine de Lionel André
on peut entendre beaucoup plus qu'un simple titre
ou qu'une indication de déplacement
l'expression possède une structure
presque paradoxale
la randonnée appartient à celui
qui marche
mais le lointain semble progressivement
lui retirer la possibilité de posséder
ce qu'il parcourt
Randonnée
le mot vient du déplacement du chemin du corps
engagé dans l'espace
mais la randonnée n'est pas exactement
le voyage
elle suppose souvent un retour une boucle une marche
qui ne vise pas nécessairement
un ailleurs définitif
elle est une pensée
par les pieds
marcher signifie alors
avancer sans nécessairement conquérir
découvrir sans nécessairement
posséder
aller vers quelque chose
sans savoir exactement ce que signifie
vers
la randonnée introduit donc une philosophie
de la progression lente
le paysage n'est pas regardé depuis l'extérieur
il est traversé
à mesure que le corps avance le monde cesse d'être
une représentation pour devenir
une succession de présences
pierre herbe neige pente souffle
lumière eau brouillard
Lointaine
c'est ici que l'expression devient
plus énigmatique
le lointain n'est pas seulement une distance géographique
il peut désigner une distance intérieure
quelque chose est loin non parce qu'il se trouve
à plusieurs kilomètres
mais parce qu'il demeure irréductiblement
hors de portée
le lointain est ce qui appelle sans
se laisser rejoindre
la randonnée devient alors une marche vers
ce qui recule à mesure
qu'on avance
il y a quelque chose
de très métaphysique dans cette structure
je marche
le lointain apparaît
je marche encore → le lointain demeure
le but n'est donc plus
l'arrivée
le but devient la transformation du marcheur
par la distance
de Lionel André
l'ajout du mon nom propre
change profondément la formule
si l'expression était simplement randonnée lointaine
elle resterait une proposition poétique
relativement impersonnelle
avec de Lionel André
le déplacement reçoit une signature
cette signature
peut être comprise de deux manières
soit
Lionel André
raconte sa randonnée lointaine
soit plus radicalement
la randonnée est ce par quoi
Lionel André
devient
quelqu'un qui
marche
le nom ne désigne donc plus seulement l'auteur de l'expérience
il devient le point d'inscription
d'une expérience
le nom propre vient dire
c'est par cette marche
que ce nom prend son relief
une lecture
plus heideggérienne
on pourrait entendre randonnée lointaine comme
une figure de l'existence elle-même
l'homme est
celui qui est en chemin
il n'est jamais simplement installé dans l'être
il se découvre dans son déplacement
vers ce qui lui demeure
partiellement
caché
la montagne devient alors presque
une ontologie
la pente
résistance de l'être
le col
passage
le sommet
éclaircie provisoire
le brouillard
voile de l'être
le lointain
ce qui demeure à distance
tout en donnant une direction au présent
la randonnée devient
ainsi
une forme de phénoménologie
élémentaire
marcher pour laisser
apparaître
il y a peut-être
un paradoxe encore plus profond
une randonnée lointaine pourrait être une randonnée
qui ne cherche pas à atteindre
le lointain
car si le lointain était atteint il cesserait
d'être lointain
le lointain doit donc demeurer lointain
pour continuer à appeler
c'est peut-être ce qui donne à l'expression
sa tonalité élégiaque
marcher
vers quelque chose
qui ne demande pas à être atteint
mais seulement
approché
le marcheur avance donc dans une distance
qui ne se comble jamais
cette distance n'est pas
un échec
elle est la condition même du désir de la poésie
et de la pensée
enfin
le nom et le paysage
il y a une belle tension entre Lionel André nom très humain
très déterminé et le lointain qui tend au contraire
vers l'anonyme et l'infini
d'un côté
un nom
de l'autre
un espace sans nom
entre les deux :
la marche
On pourrait alors
condenser toute l'expression ainsi
Lionel André marche vers ce qui l'éloigne de lui-même afin
de découvrir dans cet éloignement
une autre proximité
et peut-être que randonnée lointaine de Lionel André
signifie finalement ceci
une marche où le paysage
n'est plus le lieu que l'on traverse mais le lieu
qui nous traverse