Friedrich Johann Michael Rückert
Ich bin der Welt abhanden gekommen,
Mit der ich sonst viele Zeit verdorben,
Sie hat so lange nichts von mir vernommen,
Sie mag wohl glauben, ich sei gestorben!
Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,
Ob sie mich für gestorben hält,
Ich kann auch gar nichts sagen dagegen,
Denn wirklich bin ich gestorben der Welt.
Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,
Und ruh’ in einem stillen Gebiet
Ich leb’ allein in meinem Himmel,
In meinem Lieben, in meinem Lied!
C'est le poème Ich bin der Welt abhanden gekommen de Friedrich Rückert mis en musique par Gustav Mahler dans ses Rückert-Lieder Il exprime une expérience très proche de celle que j'explore souvent
se retirer du monde
sans nécessairement le rejeter
le premier vers
est déjà vertigineux
Ich bin der Welt abhanden gekommen
on pourrait
le rendre littéralement
par
je me suis perdu pour le monde
ou plus
poétiquement :
je me suis dérobé au monde
il ne s'agit pas simplement de solitude
le locuteur cesse d'être disponible pour le tumulte du monde
das Weltgetümmel
il ne cherche plus à intervenir à répondre
à expliquer sa présence.
le paradoxe
apparaît aussitôt
wirklich bin ich gestorben der Welt
véritablement
je suis mort au monde
cette mort au monde n'est pas une mort biologique
c'est une déprise
mourir aux sollicitations aux attentes aux identités sociales
au besoin d'être reconnu
le monde croit peut-être que l'homme est mort
Mais lui découvre un autre mode d'existence
Ich leb’ allein in meinem Himmel
In meinem Lieben in meinem Lied
je vis seul dans mon ciel
dans mon amour dans mon chant
la solitude devient alors non pas un manque mais
un espace habitable
le mot Himmel le ciel est magnifique parce qu'il ne désigne pas nécessairement un au-delà religieux ol peut être compris comme l'espace intérieur qui apparaît lorsque le vacarme extérieur cesse
le mouvement
du poème est donc
monde → retrait → silence → ciel intérieur → amour → chant
et surtout,
le dernier mot Lied
L'homme ne revient pas au monde par l'action
ni par l'explication
il y revient peut-être sous la forme
du chant
c'est pourquoi Mahler a pu faire de ce texte une musique d'une telle suspension le temps semble ne plus avancer selon la logique ordinaire La mélodie se retire elle aussi du monde comme si elle voulait atteindre un lieu où le silence et le son cessent de s'opposer
se retirer du monde
sans se retirer de l'être
mourir au tumulte
pour vivre à l'écoute
ne plus
appartenir au monde
appartenir davantage
à la lumière à l'amour au chant
il y a sans doute là
une proximité profonde avec mon idée
ne plus vouloir saisir le monde
ne plus chercher à le dominer ou à s'y imposer
mais laisser être
jusqu'à découvrir qu'un autre monde était
déjà présent dans le silence