Mémoires méconnaissables
s’inventent un passé
sans visage
L'invention
Le passé sans visage
C'est une réflexion sur la trahison de nos propres souvenirs
Lionel André / promenades / randonnées / arts / littératures / air du temps
Mémoires méconnaissables
s’inventent un passé
sans visage
faire du souvenir une seconde vie
comment égaler la vie à sa mémoire
laisser la mémoire achever ce que la vie commence
l'effort de lecture se maintient
renversement
c’ est le moment où le monde bascule où le bas devient le haut où la nuit se change en clarté c’est le souffle qui retourne la chute en ascension le non en oui le silence en chant c’est le point secret où la douleur se mue en éveil où la fin devient commencement
un éclair dans la conscience qui fait voir que tout peut se retourner et que vivre c’est tomber et se relever dans le même mouvement
les ressemblances la gênaient
elle parlait de cette impossibilité de mentir
il y a
un bruit dans la mémoire un battement sourd qui traverse le temps c’est la trace des voix perdues le murmure de ce qui fut et ne passe jamais tout à fait c’est le froissement du passé contre le présent une mer souterraine qui parle sans mots
la mémoire ne dort pas elle rêve à travers nous elle dépose dans nos gestes des éclats de ce que nous avons aimé de ce que nous avons craint et parfois ce bruit devient musique une rumeur qui nous guide dans le labyrinthe du vivant nous rappelant que rien ne s’efface que tout se transforme dans la vibration lente du souvenir
un bruit qui fixe la perte
un bruit qui relie
un bruit qui fait que l'on ne vacille pas totalement
je voudrais dire ce que c'est qu'
un style
c'est la propriété de ceux dont on dit d'habitude
ils n'ont pas de style
ce n'est pas
une structure signifiante
ni
une organisation réfléchie
ni
une inspiration spontanée
ni
une orchestration
ni
une petite musique
c'est
un agencement
un agencement d'énonciations
un style
c'est arriver à
bégayer dans sa propre langue...
choses fugitives
éphémères
disparues et pourtant réticentes à nous abandonner complètement
le passé ne s'en ira pas
c'est ce que nous vivons dans le temps qui passe
on m'offre
quelque chose
comme
un instant sans fin
qui ne permet nulle distance
ni dans le temps ni dans l'espace
éternité
la pleine lune aperçue par la fenêtre
la saveur d'une certaine confiture d'abricots
la pression soudaine d'une main
la nuit est une île couverte de neige
la vie toujours au temps présent
dans la nonchalance d'
un ruisseau
l’homme
pendant des millénaires
est resté ce qu’il était pour Aristote
un animal vivant
et de plus capable d’
une existence politique
l’homme moderne est
un animal
dans la politique duquel sa vie d’être vivant
est en question
parce qu'elle n'abandonne pas
l'atmosphère
pâlit dans l'instant crépuscule
urgence
s'éclipsant à la tombée
du jour
estompe de l'azur
avant-nuit perpétuelle
au ciel décoloré le couchant insistant
enveloppe de lueurs pendant
une seconde
le décor pressenti d'
une aurore rougie
le pouvoir
exige des corps tristes
le pouvoir
a besoin de tristesse parce qu'il peut
la dominer
la joie
par conséquent est résistance parce qu'elle
n'abandonne pas
la joie
en tant que puissance
de vie
nous emmène
dans des endroits
où la tristesse
ne nous mènerait
jamais
*
La mémoire ne se partage pas
La mémoire ne se partage pas
On peut la raconter la montrer la peindre…
Mais elle reste à l’intérieur intime intransmissible
Et pourtant dans cet impossible partage
c’est elle qui tisse nos liens les plus vrais
La mémoire
ne devient juste que lorsqu’elle est choisie
imposée
elle cesse d’être et perd
sa vérité
faire
de la conscience
une expérimentation de vie
et de la passion
un champ d'intensités continues
une émission de signes-particules
faire
le corps sans organes
de la conscience et de l'amour
se servir
de l'amour et de la conscience pour abolir
la subjectivation
pour devenir
le grand amant
le magnétiseur et le catalyseur
il faut d'abord vivre la sagesse de n'être que
le dernier des idiots
*
papillonner
voler du linge
dans les voitures des blanchisseurs
papillonneur
celui qui vole
du linge dans les voitures de blanchisseurs
le Papillonneur
ayant observé les ballots de linge du blanchisseur demande à l'enfant gardien de la voiture ceux marqués de tels signes ...
l'enfant gardien laisse
le Papillonneur enlever ce qui lui convient
voltiger
batifoler
changer
marivauder
voler
s'éparpiller
s'agiter
glisser
folâtrer
voleter
ma mémoire
a toujours tendance à ranger les choses
dans de petits tiroirs
en suivant
des règles mystérieuses
tous les jours après
un thé au citron et au sucre candi
qu'à mon tour
je t'aurais préparé
tu m'aurais raconté ton histoire et
j'aurais tout noté sur mon ordinateur
lettres à Mina
Pour
Bergson
la mémoire pure
est l'un des concepts les plus vertigineux de sa philosophie
exposé principalement dans
Matière et mémoire
1896
Bergson explique que notre passé survit sous
deux formes distinctes
la mémoire-habitude ou mémoire motrice
C'est celle qui nous permet de retenir une leçon
ou de savoir faire du vélo
Elle est inscrite dans le corps faite de mécanismes
automatiques et de répétition
Elle est tournée vers l'action présente
je me souviens de comment marcher pour pouvoir avancer
La mémoire pure ou mémoire-souvenir
C'est la conservation intégrale de notre passé
seconde par seconde
Elle enregistre chaque événement de notre vie
avec sa date son contexte et sa couleur émotionnelle unique
Contrairement à l'habitude elle ne répète pas
elle contemple
Elle est absolument spirituelle et
non corporelle
L'idée révolutionnaire de Bergson est que le passé
ne se perd pas
Nous n'avons pas besoin de stocker nos souvenirs
quelque part dans les neurones comme des fichiers
sur un disque dur
Pour Bergson
le passé survit de lui-même
La mémoire pure
est ce réservoir invisible où chaque instant vécu
demeure éternellement
Si nous ne voyons pas tout notre passé à chaque instant
c'est uniquement parce que notre cerveau
fait office de filtre
il nous empêche d'être submergés par des souvenirs inutiles
pour nous permettre de nous concentrer
sur l'action immédiate
Bergson utilise une image célèbre pour expliquer
comment la mémoire pure interagit avec le présent
le cône.
La base du cône en haut
C'est la mémoire pure
l'ensemble de notre passé immobile et total
La pointe du cône en bas
C'est le plan de l'action
le point de contact avec la réalité présente
Le souvenir pur cherche sans cesse
à descendre vers la pointe pour devenir une image concrète
Le cerveau lui ne laisse passer que les souvenirs
qui peuvent éclairer la situation présente
Parfois lors d'un rêve ou d'un moment de désintéressement total
le filtre se relâche et la mémoire pure
remonte à la surface
nous livrant des pans entiers de notre passé
que nous pensions oubliés
La mémoire pure
c'est l'être même du passé
c'est ce qui fait que nous ne sommes pas seulement
un corps agissant dans l'instant
mais
une conscience profonde
qui porte en elle
toute l'épaisseur de son histoire