l’habitus devient progressivement mémoire
corps regard geste puis possibilité
de transformation
l'habitus est peut-être ce que le passé fait au présent lorsqu'il cesse d'être un souvenir lorsqu'il descend dans le corps lorsqu'il ne se raconte plus mais se tient dans la manière de marcher de regarder de parler de choisir dans cette inclinaison presque imperceptible par laquelle nous allons spontanément vers certaines choses et nous détournons de certaines autres car nous croyons souvent que nous voyons le monde tel qu'il est alors que nous le voyons à travers une histoire devenue silencieuse une histoire qui n'a plus besoin de se dire parce qu'elle est devenue geste réflexe préférence évidence seconde nature
nous disons j'aime je n'aime pas je préfère je ne pourrais jamais vivre ainsi cette musique me parle ce livre m'ennuie cette maison me plaît cette manière de parler me dérange et nous appelons cela notre goût notre caractère notre personnalité comme si ces inclinations étaient nées avec nous, alors qu'elles sont souvent des dépôts du temps des apprentissages si profondément incorporés qu'ils ont perdu leur apparence d'apprentissage et c'est peut-être cela le pouvoir le plus discret de l'habitus
faire passer l'histoire pour la nature
le passé ne reste donc pas derrière nous
il demeure dans nos gestes
il continue
à agir sans apparaître
l'enfant qui a appris à parler ne pense plus à la grammaire le musicien ne compte plus chacun de ses doigts le marcheur pose son pied avant même d'avoir décidé comment le poser la main reconnaît l'objet avant que l'intelligence ne l'ait nommé le corps sait ce que la conscience a oublié qu'elle avait appris
ainsi le savoir peut devenir chair
une connaissance peut disparaître comme connaissance
et rester comme disposition
nous ne savons plus que nous savons
nous faisons
nous nous tenons
nous regardons
nous avançons
ce qui était autrefois apprentissage
est devenu évidence
l'habitus est cette mémoire
qui ne se souvient pas
il ne dit pas je me rappelle
il dit silencieusement je fais ainsi
c'est pourquoi il est si difficile
à voir
ce qui est devenu habituel
cesse d'apparaître
la porte que nous ouvrons chaque matin
disparaît dans son usage
nous ne voyons plus la porte seulement
la possibilité d'entrer
le chemin familier disparaît sous nos pas
la parole devient transparente
le visage aimé devient familier
le paysage quotidien perd son étrangeté
nous ne cessons pas de voir
parce que nos yeux seraient fermés
nous cessons de voir
parce que nous avons appris trop vite à reconnaître
reconnaître
peut être l'ennemi de percevoir
peut-être
est-ce ici que la poésie intervient
la poésie ne change pas nécessairement les choses
elle change la distance qui nous sépare d'elles
elle suspend
un instant l'automatisme du regard
elle rend
à la feuille sa feuille
au vent son vent
à la pierre son poids
à la lumière son tremblement
elle défait le mot de son usage immédiat afin que la chose
puisse recommencer à apparaître
un arbre
cesse d'être simplement
un arbre
il devient verticalité
silence écorce mouvement durée
non pas parce que le poème lui ajoute quelque chose
mais parce qu'il retire quelque chose
à notre habitude de le regarder
la poésie serait alors
une interruption de l'habitus perceptif
elle déshabitue
elle défait légèrement les coutures
par lesquelles le monde était devenu trop familier
philosopher consiste
à accomplir une opération semblable
s'étonner de ce que nous ne voyons plus
demander pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien
demander
ce que signifie être
demander
pourquoi cette évidence,
précisément parce qu'elle est évidente
demeure la plus mystérieuse
la pensée commence souvent
lorsqu'une habitude
se fissure
quelque chose que nous faisions sans y penser
devient soudain étrange
nous découvrons alors que notre manière d'être au monde
n'est pas seulement une propriété individuelle :
elle est traversée
par des gestes appris
des manières de parler des manières de juger
des valeurs héritées des attentes
incorporées
le social est devenu corps
l'histoire est devenue
posture
le monde extérieur
a traversé la peau et s'est transformé
en manière d'être
mais si l'habitus nous constitue
sommes-nous encore
libres
la question demeure
si ce que je pense être mon choix est déjà préparé
par mille dispositions invisibles
où commence
ma liberté
peut-être précisément dans l'instant où je commence à voir
ce qui jusque-là agissait à ma place
la liberté ne serait pas l'absence
d'habitus
elle serait une certaine capacité
à interrompre l'habitus
à sentir le moment où la réponse automatique arrive
à suspendre le geste
à regarder avant de juger
à écouter avant de répondre
à marcher autrement sur le même chemin
l'habitus n'est pas une prison immobile
il est une structure vivante
une disposition
peut être transformée par une autre expérience
un geste nouveau
peut devenir une nouvelle habitude
une rencontre
peut déplacer une évidence
une lecture
peut modifier le regard
une marche
peut changer le rapport au temps
une œuvre peut introduire dans notre perception
une possibilité que nous n'avions
jamais aperçue
nous sommes donc faits de répétitions
mais nous pouvons aussi
répéter autrement
il y a dans toute répétition une possibilité
de variation
dans toute variation une possibilité
de devenir
c'est pourquoi
le geste est si important
couper du bois
porter de l'eau
marcher
écrire
lire
respirer
les mêmes gestes
peuvent être mécaniques ou présents
avant l'éveil couper du bois
après l'éveil,couper du bois
la hache monte
elle retombe
le bois s'ouvre
la main se baisse
le morceau est ramassé
le geste est identique.
mais quelque chose s'est déplacé
avant le geste était absorbé dans l'habitude
après il apparaît
il y a le bois
il y a la hache
il y a la main
il y a le souffle
il n'y a plus besoin d'ajouter
une signification au geste pour qu'il ait lieu
l'éveil n'est pas la disparition de l'habitude mais le moment
où l'habitude cesse de nous posséder
entièrement
le geste redevient geste
le regard redevient regard
le présent redevient présent
l'habitus qui semblait être seulement le poids du passé
révèle une autre possibilité
il peut devenir
matière à transformation
ce qui a été incorporé peut être désincorporé
ce qui a été appris peut être réappris
ce qui semblait naturel peut redevenir visible
et ce qui devient
visible peut commencer à changer
l'habitus est à la fois mémoire et devenir
sédimentation et mouvement contrainte et possibilité
il est le passé
qui continue en nous,
mais aussi le lieu où le passé peut rencontrer
quelque chose de nouveau
nous ne sommes pas simplement
ce que nous avons été
nous sommes aussi la manière dont nous pouvons
transformer ce que nous avons été
vivre consiste moins à se débarrasser de toute habitude
qu'à apprendre lesquelles nous habitent
lesquelles nous ferment
lesquelles nous ouvrent
lesquelles rendent le monde plus étroit
lesquelles lui rendent sa profondeur
la question de l'habitus rejoint celle de l'être
qu'est-ce qui
en moi est véritablement mien
qu'est-ce qui
a été déposé en moi par le temps
qu'est-ce que
je répète parce que je l'ai choisi
qu'est-ce que
je choisis parce que je l'ai répété
lorsque
tout cela se tait un instant
lorsque
le geste cesse d'être automatique
lorsque
le regard se défait de ses certitudes
lorsque
le familier redevient étrange
quelque chose apparaît qui n'était pas nouveau
mais qui était devenu invisible
l'être n'avait pas disparu
il était recouvert
il fallait seulement suspendre assez longtemps
le mouvement pour le laisser apparaître
la retraite n'est plus fuite
la poésie n'est plus ornement
la philosophie n'est plus accumulation de concepts
l'éveil n'est plus acquisition
d'un état supérieur
tous deviennent des formes différentes d'une même
opération silencieuse
retirer ce qui recouvre
sous les habitudes
sous les gestes
sous les mots
sous les rôles
sous les évidences
demeure cette chose presque impossible à saisir
le fait d'être là
la main touche le bois
le pied touche le sol
le souffle entre
le souffle sort
le monde est là
pour un instant
le geste n'est plus une habitude
il est une présence
***
Les conditionnements associés à une classe particulière de conditions d’existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c'est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente des fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre, objectivement « réglées » et « régulières » sans être en rien le produit de l’obéissance à des règles, et, étant tout cela, collectivement orchestrées sans être le produit de l’action organisatrice d’un chef d’orchestre. Pierre Bourdieu Le Sens pratique Paris les éditions de minuit