pose la question qui êtes-vous
et surtout
ne ferme pas la question
qui lui permet
de vivre
Lionel André / promenades / randonnées / arts / littératures / air du temps
pose la question qui êtes-vous
et surtout
ne ferme pas la question
qui lui permet
de vivre
recommence demain
tiens le carnet comme tu tiens le camp
avec précision économie et vigilance
ne conquiers pas la solitude
habite-la
laisse le rouge disparaître plus tard
pour l’instant fige la douleur dans son cycle
note l’heure
la température
laisse un message
mais qu’est-ce que c’est que ça
demande-toi ce que tu croyais faire
bon comme on dit parle moins pour que cela aille mieux
affiche ça sur le bureau
laisse Dieu découvrir le schéma
et brise-le
pénètre dans sa profondeur et vois ce qui se recueille
rassemble
en un volume ce que l’amour relie
réunis
ce qui dans l’univers se dissémine
contemple
les accidents les substances et leurs modalités
laisse-les se fondre
ensemble jusqu’à ce que toute distinction s’apaise
réduis
tes paroles à une simple lueur
la survivance du désir
la fidélité aux choses délaissées
reste devant les fleurs
respire
porte leur odeur devant ta pensée sans savoir qu’en faire
perds-la retrouve-la
unis-toi au rythme qui jette les plantes dans l’imprévu
reçois le même charme dans son inépuisable profusion
n’exige pas de pénétrer le secret
détourne-toi
reviens avec des forces fraîches
poursuis sur le talus le coquelicot égaré
les bluets demeurés en arrière
suis la bordure clairsemée jusqu’aux champs
annonce en toi l’étendue des blés
le moutonnement des nuages
regarde le coquelicot hisser sa flamme rouge
au bout de son cordage
laisse-la battre au vent au-dessus de sa bouée noire
et sens ton cœur battre
reconnais dans cette fleur la première barque échouée
avant même de voir la mer
crie
la mer
fais honte à ceux qui courent s’oublier dans la foule
ne crains pas de te supporter toi-même
apprends à être seul
demeure en ta présence
ne te fuis pas
reste dans ta chambre
entre dans la cellule du recueillement
rappelle à toi-même les affolés
cesse de chercher le bonheur dans le mouvement
ne te disperse pas dans la foule
renonce à cette prostitution fraternitaire
retrouve en toi le lieu que tu fuis
apprends à demeurer immobile
fais
du retrait
une présence
du silence une demeure
vis l’âme fixée sur l’horloge
maintiens présent dans la chambre le temps qu’elle sonne
fais-en ta pâture
fais-en ta vie
épaissis les rideaux
assieds-toi face à la glace pour ne pas douter de toi
recueille précieusement les moindres atomes du temps
enveloppe-les dans des étoffes sans cesse épaissies
écoute l’horloge
laisse-la te faire du bien
suis
les états de ta conscience
du dedans au dehors
jusqu’à l’horizon qui les enveloppe
prends plaisir à être bien assis respire la bonne odeur de l’air préserve-toi des visites écoute l’heure sonner au clocher Regarde tomber morceau par morceau l’après-midi déjà consommé
laisse le long silence ouvrir dans le ciel bleu le temps qui t’est encore accordé réserve-le à la lecture étonne-toi de la proximité des heures vois-les s’inscrire l’une auprès de l’autre dans le ciel
mesure l’impossible étendue des soixante minutes dans le petit arc bleu qui sépare leurs marques d’or
reconnais ce qui a eu lieu sans avoir eu lieu pour toi laisse la lecture ensommeiller tes oreilles permets-lui d’effacer la cloche d’or sur la surface azurée du silence
retrouve les beaux après-midi du dimanche sous le marronnier vide-les des incidents médiocres de ton existence remplace-les par une vie d’aventures et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives
laisse ces heures revenir lorsque tu penses à elles
reconnais la vie qu’elles contiennent
contourne-la peu à peu
enclos-la dans le cristal successif de tes heures silencieuses
sonores odorantes et limpides
lis tandis que progresse le temps
regarde tomber la chaleur du jour
laisse passer les feuillages à travers le cristal des heures
garde en toi leur feu
habite
la Terre avant d’habiter tes idées
marche
jusqu’à ce que le paysage
défasse tes habitudes de pensée
apprends
le nom des vents
des pierres des herbes et des eaux
écoute
ce que le lieu murmure
hors du langage des hommes
déplace
ton regard plutôt que de chercher toujours
un nouvel horizon
éprouve
la géographie
comme une manière d’être au monde
laisse
les chemins instruire tes pas
et les montagnes déplacer tes certitudes
écris
depuis un lieu précis
à même sa lumière son relief et son silence
traverse
les frontières
sans transporter partout le même monde
fais de chaque départ
une attention renouvelée à la Terre
de chaque retour
une manière plus profonde de l’habiter
simplifie le réel
débarrasse les êtres de leur opacité
remplace leurs parties impénétrables
par des matières immatérielles que ton âme puisse assimiler
fais de chaque personnage
une possibilité de toi-même
ne demande pas aux émotions d’être vraies
éprouve-les
fais tiennes les actions
les douleurs et les joies qui traversent le livre
laisse-les gouverner ta respiration
hâter ton regard
précipiter le mouvement des pages
entre dans le livre
comme dans un rêve plus clair que le sommeil
accueille les bonheurs et les malheurs que la vie
ne te donnerait qu’au prix
de longues années
accélère en imagination
ce que l’existence étire jusqu’à le rendre imperceptible
observe ton cœur changer
ne cherche pas à saisir dans la vie chaque étape
de sa transformation
reconnais dans la lecture
ce que la lenteur du réel te dissimule
apprends à sentir le changement
avant qu’il ne soit
achevé
refuse
de transformer
chaque aptitude en performance et chaque plaisir
en compétence
marche
sans chronomètre
laisse le chemin décider de sa propre durée
apprends
à perdre du temps
sans chercher à le regagner
ne compare pas
ton commencement à l’accomplissement
d’un autre
cultive
une pratique
dont personne ne puisse mesurer
les résultats
renonce
à faire de toi-même
une entreprise à développer
accorde
à l’inutile
une place que l’efficacité ne puisse
conquérir
fréquente
ceux auprès de qui tu n’as rien
à prouver
préfère
l’attention à l’ambition
la présence à la conquête
sors
du classement
entre
dans le paysage
vous êtes un être magique
ressentez