non pas un poète du monde
mais un voyageur du temps arrêté
allant dans l’épaisseur des instants
comme on franchit un ciel trop proche
Il marche dans les siècles sans les parcourir
il les fend
comme on fend l’air avec le front
à travers un blanc qui brûle
Son pas ne mesure pas la distance il mesure la déchirure
par laquelle le réel se laisse entrevoir
à même la pierre
le vent
la page encore froide
Du Bouchet avance dans un temps qui ne déroule rien
mais se ramasse autour de lui
en éclats de lumière
en blocs d’air
en secondes compactes
où tout pèse soudain plus lourd
Voyageur d’un temps sans ligne il n’habite pas l’avant ou l’après
il habite cette arête
ce point vif
où le monde apparaît
comme s’il venait d’être créé
où la langue n’a pas encore trouvé
sa propre respiration
Il recueille ce qui va trop vite pour être vu
et ce qui demeure trop lent
pour être pensé
Le poème devient alors le passage où ces vitesses contraires
se rencontrent sans se rejoindre
Du Bouchet marche dans un présent
qui n’existe que par fragments
et chaque fragment
est un monde entier
poussière d’absolu
paupière de lumière
pierre qui garde le souffle
Portrait du poète un homme debout dans le vent
qui laisse le temps glisser
entre ses doigts ouverts
pour n’en garder qu’un éclat
assez pour tenir
assez pour brûler
constructeur d’yeux dans la lumière
il écrit non pas pour raconter mais pour ouvrir
il taille dans le réel des fenêtres instantanées
on lit ses phrases comme on marche dans un rayon de soleil
c’est un architecte du clair
oui mais à condition d'entendre le mot spirituel dans un sens très particulier Chez André du Bouchet il ne s'agit ni d'une spiritualité religieuse ni d'une mystique fondée sur une révélation ou une transcendance Son œuvre propose plutôt une ascèse de l'attention une manière d'habiter le réel jusqu'à son point de plus grande nudité
on peut dégager plusieurs enseignements
Du Bouchet ne cherche pas à imposer un sens au monde Il laisse le monde parler avant le langage La montagne le vent la pierre la neige le vide ne sont pas des symboles ils sont des présences Le poème devient l'exercice par lequel la conscience renonce à dominer ce qu'elle rencontre
c'est une véritable discipline intérieure
voir avant de nommer
les blancs de la page sont aussi importants que les mots
ils ne signifient pas un manque mais un espace disponible
spirituellement cela rappelle certaines traditions contemplatives
le silence n'est pas l'absence de parole
il est la condition de son authenticité
le poème apprend à ne pas remplir immédiatement le monde d'explications
le je de Du Bouchet n'est jamais
un sujet psychologique qui raconte son histoire
il est un point de passage
le vent traverse le poète autant que le paysage.
le sujet cesse d'être le centre
il devient un lieu où le monde advient
cette attitude évoque autant la phénoménologie que certaines intuitions du zen ou du taoïsme sans que Du Bouchet ne s'y rattache explicitement
le temps n'est pas une succession d'événements
un souffle une lumière sur une pente une pierre dans l'air
suffisent à ouvrir une profondeur qui échappe au temps chronologique.
l'éternité n'est pas ailleurs
elle affleure dans l'intensité de l'instant pleinement vécu
la marche occupe une place essentielle
elle n'est pas déplacement mais transformation
chaque pas engage tout l'être
le paysage devient une pédagogie
l'abrupt le vent la neige enseignent davantage que les concepts
la montagne n'est jamais décorative
elle oblige à une justesse de présence
chez Du Bouchet, écrire consiste à approcher le mot juste
sans jamais croire qu'il possédera la chose
cette humilité est profondément spirituelle.
elle suppose que le langage reste fidèle à ce qui le dépasse
le poète ne crée pas le monde
il s'efforce de ne pas le trahir
contrairement à des poètes comme René Char
qui laisse parfois entrevoir une dimension oraculaire
ou Rainer Maria Rilke qui ouvre sur l'invisible
Du Bouchet demeure fidèle à une immanence radicale
il ne promet rien
il ne révèle aucun arrière-monde
le monde visible suffit
pourvu qu'on le rencontre sans écran
Ainsi, la poésie d'André du Bouchet ne conduit pas vers une vérité cachée derrière les choses Elle invite à une disponibilité si entière que les choses les plus simples une pierre une rafale une pente une éclaircie deviennent le lieu même où l'être se manifeste Ce n'est pas une spiritualité de l'élévation hors du monde mais une spiritualité de l'exposition se tenir dans l'air devant le réel jusqu'à ce que le langage et le silence trouvent leur juste mesure











