pourquoi
ce désir pathologique
d'appartenir à une foule chez l'homme
parce que l'homme est probablement un animal de l'appartenance avant d'être un animal de l'individualité
le désir de foule n'est donc pas seulement un goût pour la compagnie il touche à quelque chose de beaucoup plus archaïque
la sécurité l'identité la reconnaissance et
la diminution de l'angoisse
la foule dissout l'angoisse d'être seul
être seul signifie dans une certaine mesure
être confronté à l'absence
de garanties :
qui suis-je ?
que dois-je faire ?
selon quelle valeur vivre ?
la foule fournit immédiatement
des réponses
elle dit
nous sommes ceci
nous croyons cela
nous détestons ceci
nous célébrons cela
nous savons
qui sont les bons et les mauvais
elle transforme
l'incertitude en certitude collective
c'est pourquoi la foule peut être profondément rassurante
elle pense à notre place
appartenir
permet de recevoir
une identité prête à l'emploi
l'individu isolé
doit construire son identité
le membre
d'un groupe peut en recevoir
une
nation religion parti communauté idéologie
équipe sportive entreprise
mouvement culturel
réseaux sociaux
les formes changent
mais le mécanisme peut être analogue
le je devient
je suis l'un des nôtres
et cette formule est extraordinairement puissante
parce qu'elle répond simultanément
à deux besoins contradictoires
être quelqu'un
et ne plus avoir à être seul quelqu'un
la foule produit une étrange économie
de la responsabilité
il y a également quelque chose de vertigineux
dans la foule
la responsabilité individuelle
se dilue
seul
je dois répondre de mon acte
dans la foule
le je peut devenir nous
et le nous peut alors faire des choses que chacun
de ses membres n'aurait peut-être pas
accomplies séparément
c'est l'une des raisons pour lesquelles les phénomènes de masse
ont intéressé des penseurs aussi différents que
Gustave Le Bon Sigmund Freud
Elias Canetti ou Hannah Arendt
mais il y a quelque chose de plus profond
la peur de l'insignifiance
peut-être que derrière le besoin d'appartenir se trouve
une peur encore plus fondamentale
ne pas compter
l'individu veut être vu
la foule lui donne l'impression d'être relié à quelque chose
de plus grand que lui-même
elle lui prête momentanément une importance
qu'il ne ressent pas nécessairement seul
c'est particulièrement visible dans les grandes manifestations
les mouvements politiques les concerts
les cérémonies religieuses ou
les phénomènes de
supporters
le corps individuel éprouve physiquement
sa participation à un corps collectif
on ne pense plus seulement ensemble
on respire ensemble
on crie ensemble
on marche ensemble
on éprouve ensemble
c'est là que commence le caractère pathologique
il faut toutefois
distinguer appartenance et fusion
l'appartenance peut être saine
une amitié une communauté une famille
une œuvre collective peuvent
enrichir l'individu
elle devient pathologique lorsque l'individu ne peut plus
supporter d'exister en dehors du groupe
alors apparaissent
la peur de la dissidence
le besoin de conformité
la recherche permanente de validation
la désignation d'un ennemi extérieur
la confusion entre vérité et consensus
la haine de celui qui se sépare
et finalement la disparition du jugement personnel
le paradoxe est alors saisissant
l'homme rejoint la foule pour ne plus être seul et finit
par perdre ce qui faisait de lui
un individu
Nietzsche
aurait probablement déplacé
la question
pour Friedrich Nietzsche
le problème ne serait pas simplement :
pourquoi les hommes aiment-ils la foule
il serait plutôt
pourquoi l'homme préfère-t-il parfois
la sécurité du troupeau
au risque de devenir
lui-même
la foule offre une morale commune des valeurs communes
des ennemis communs et surtout
une diminution du vertige
de la liberté
devenir soi-même est beaucoup plus difficile
qu'appartenir
il faut accepter de ne pas être approuvé
il faut pouvoir dire non
il faut supporter l'incertitude
il faut parfois marcher seul
et peut-être est-ce précisément cela
qui rend la foule si séduisante
elle nous délivre momentanément du poids
de notre propre liberté
dans cette perspective, le contraire de la foule
n'est pas nécessairement
la solitude
c'est la singularité
la solitude peut encore être
une souffrance
la singularité elle est la capacité de rester relié
aux autres sans leur abandonner
son propre centre de gravité
et cela rejoint assez profondément
une question poétique
comment être avec les autres sans devenir
identique aux autres
le véritable déplacement ne serait alors pas de fuir la foule
mais de pouvoir y entrer et en sortir
sans perdre son regard