lundi, juillet 13, 2026


Un Loup n'avait que les os et la peau
Tant les chiens faisaient bonne garde
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau
Gras poli qui s'était fourvoyé par mégarde
L'attaquer le mettre en quartiers
Sire Loup l'eût fait volontiers 
Mais il fallait livrer bataille
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment
Le Loup donc l'aborde humblement
Entre en propos et lui fait compliment
Sur son embonpoint qu'il admire
Il ne tiendra qu'à vous beau sire
D'être aussi gras que moi lui repartit le Chien
Quittez les bois vous ferez bien 
Vos pareils y sont misérables
Cancres hères et pauvres diables
Dont la condition est de mourir de faim
Car quoi  rien d'assuré  point de franche lippée 
Tout à la pointe de l'épée
Suivez-moi  vous aurez un bien meilleur destin
Le Loup reprit  Que me faudra-t-il faire 














Presque rien dit le Chien donner la chasse aux gens
Portants bâtons et mendiants 
Flatter ceux du logis à son Maître complaire 
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons 
Os de poulets os de pigeons
Sans parler de mainte caresse
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse
Chemin faisant il vit le col du Chien pelé
Qu'est-ce là  lui dit-il  Rien Quoi  rien  Peu de chose
Mais encor  Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause
Attaché  dit le Loup  vous ne courez donc pas
Où vous voulez  Pas toujours  mais qu'importe 
Il importe si bien que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor
Cela dit maître Loup s'enfuit et court encor
















ces quatre vers de Guillaume Apollinaire
tirés du recueil Le Bestiaire ou Cortège d'Orphée
condensent en quelques mots une véritable poétique de l'incertitude 


Incertitude ô mes délices
Vous et moi nous nous en allons
Comme s’en vont les écrevisses
À reculons à reculons


l'apostrophe est d'abord surprenante  l'incertitude n'est pas une ennemie elle est un délice Là où la tradition philosophique recherche la certitude Apollinaire célèbre le tremblement l'inachevé le possible 

l'incertitude devient une compagne de route




















l'image de l'écrevisse est ensuite d'une remarquable simplicité Aller à reculons  ce n'est pas seulement marcher vers l'arrière C'est avancer sans jamais voir pleinement où l'on va Le poète suggère que toute véritable création procède ainsi  elle progresse en se détournant du but par intuitions détours retours hésitations

ces vers peuvent aussi être lus comme une définition de la poésie elle-même Le poème n'avance pas en ligne droite  il explore Il ne possède pas le sens avant de l'écrire il le découvre en marchant La connaissance poétique ressemble moins à une démonstration qu'à une dérive consciente

on pourrait presque en tirer un aphorisme 

La certitude construit des routes 
l'incertitude invente 
des paysages

ou bien encore

l'incertitude marche devant nous
en regardant derrière elle

le poème avance
comme l'écrevisse 

il découvre son avenir
en demeurant fidèle
à l'ombre qu'il quitte

il est des vérités
qui n'acceptent d'être approchées
qu'à reculons








l'incertitude

n'est peut-être

que le nom humain

de l'ouverture

par laquelle le réel

continue d'entrer en nous





















le mouvement même dans lequel l'homme renie la Terre-Mère 
qui l'a enfanté ouvre la voie 
de l'asservissement



le premier asservissement n'est peut-être ni politique ni économique Il naît dans une rupture plus ancienne lorsque l'homme cesse de reconnaître la Terre comme son origine et commence à la considérer comme un simple objet Ce qui était matrice devient ressource  ce qui était présence devient matière  ce qui était demeure devient propriété

à partir de cette séparation une étrange inversion s'opère En voulant dominer la Terre l'homme se détache de la source même qui le portait Il croit s'affranchir des limites mais il s'enferme dans un monde qu'il doit désormais contrôler sans relâche La volonté de maîtrise devient une dépendance à la maîtrise

la Terre n'asservit personne Elle offre elle reçoit elle transforme Son enseignement est celui des saisons des germinations silencieuses des marées des montagnes qui s'élèvent sans conquérir le ciel Elle ne possède rien pourtant tout renaît en elle















celui qui renie cette appartenance se condamne à chercher ailleurs un fondement Il s'abandonne aux idoles qu'il a lui-même façonnées  la puissance la vitesse l'accumulation la technique lorsqu'elle oublie sa mesure Peu à peu il devient le serviteur des instruments qu'il croyait avoir créés pour sa liberté

l'asservissement commence lorsque le monde cesse d'être une communion pour devenir un stock lorsque la forêt n'est plus qu'un volume de bois la rivière un débit la montagne un gisement l'animal une unité de production et jusqu'à l'homme lui-même une fonction ou une donnée

en réduisant l'être à l'utilité
c'est sa propre profondeur que l'homme réduit

pourtant la Terre-Mère ne retire jamais tout à fait son appe  Il demeure dans l'odeur d'une pluie sur la pierre chaude dans la lenteur d'un sentier dans le silence d'un dolmen dans le vent du ponant dans la lumière qui glisse sur le sable à marée basse Il suffit parfois d'un instant d'attention pour que revienne la mémoire d'une alliance plus ancienne que toutes les civilisations

la liberté ne consiste peut-être pas à s'arracher à la Terre mais à consentir pleinement à cette filiation alors l'homme cesse d'habiter un monde qu'il exploite  il retrouve le monde qui l'habite Et ce retournement est déjà une délivrance car l'on ne peut être libre qu'au sein de ce dont on accepte humblement d'être issu




Ce texte fait écho à des thèmes présents chez Martin Heidegger (l'oubli de l'Être et l'arraisonnement technique) Simone Weil (l'enracinement) Henry David Thoreau (la vie accordée à la nature) et Kenneth White (la géopoétique) tout en développant une voix plus personnelle centrée sur la Terre comme principe vivant d'appartenance
































dans la félicité des mouvements intérieurs 
l'existence est en équilibre


l'équilibre ne tient pas debout

il respire


quelque chose 

en nous cesse de tirer sur le monde

les choses retrouvent leur propre poids de lumière


le vent n'ajoute rien aux herbes

il leur rappelle seulement leur manière d'être souples
















la conscience 

ressemble parfois à une eau très calme

ce n'est pas l'absence de rides

c'est une profondeur qui ne s'inquiète plus de sa surface


la joie n'est peut-être rien d'autre que cette 

juste inclinaison de l'être


une pierre sur la montagne
une voile sur le ponant
le sable à marée basse
le vélo qui avance sans bruit dans le matin
le lézard sur une roche tiède


tout paraît connaître cette science silencieuse

l'homme lui l'oublie souvent

il cherche l'équilibre comme un objet

il ignore qu'il est un rythme


chaque pensée 

qui s'apaise rend un peu d'espace à l'invisible


chaque respiration restitue 

une part du ciel


la félicité n'est pas une émotion

c'est un climat


le cœur 

cesse de se défendre

l'esprit cesse de vouloir posséder


le monde ne vient plus à notre rencontre

il apparaît


les montagnes ne sont plus hautes

elles deviennent 

intérieures


les océans 

ne sont plus lointains

ils viennent battre dans le sang


le silence n'efface rien

il révèle la charpente invisible des instants


l'existence retrouve son aplomb 

comme 

une étoile retrouve la nuit


et l'on comprend enfin 

que l'équilibre n'est pas l'arrêt du mouvement


il est la félicité même du mouvement 

lorsqu'il ne rencontre plus d'obstacle en lui-même


le reste appartient au vent

à la lumière

à l'immense patience des pierres


















notre quotidien et la représentation de la Réalité  que nous avons 
à titre individuel est la projection des pensées 
que nous avons le plus


notre quotidien et la représentation de la réalité

notre quotidien est largement façonné par la qualité des pensées auxquelles nous accordons le plus d'attention le monde que nous croyons voir n'est jamais seulement le monde  il est aussi l'interprétation que notre esprit en construit instant après instant


deux personnes traversant un même paysage ne voient pas exactement la même réalité L'une remarquera les obstacles l'autre les possibilités  l'une retiendra la pluie l'autre la lumière qui s'y reflète Les faits sont communs mais leur signification naît dans le regard

nos pensées répétées deviennent peu à peu une manière d'habiter le réel Elles orientent notre attention sélectionnent ce qui nous paraît important donnent une couleur particulière aux événements Ainsi la représentation de la réalité que chacun porte en lui est en partie la projection de son univers intérieur






















cela ne signifie pas que le monde extérieur n'existe pas ni que tout soit une simple création de l'esprit Il existe une réalité indépendante de nous avec sa résistance ses contraintes et son imprévisibilité Mais entre cette réalité et notre expérience s'interpose toujours la conscience qui interprète relie compare imagine et attribue du sens

en ce sens changer durablement certaines de nos pensées de nos habitudes d'attention ou de nos façons d'interpréter les événements ce n'est pas modifier le monde lui-même  c'est transformer la manière dont il nous apparaît Une même journée peut alors devenir plus vaste plus lumineuse ou plus profonde non parce que les choses ont changé mais parce que notre regard s'est rendu plus disponible

la philosophie la méditation et la poésie poursuivent chacune à leur manière cette même intuition  le réel n'est jamais entièrement donné Il est aussi une rencontre entre ce qui est et celui qui regarde

notre existence est tissée d'un double mouvement  le monde nous façonne par ce qu'il nous offre ou nous impose mais nous le façonnons aussi par les pensées que nous cultivons les questions que nous posons et l'attention que nous portons aux choses

en définitive la réalité vécue est toujours plus qu'un simple décor Elle est le lieu où le monde et la conscience se rencontrent où les faits et les pensées se répondent où l'extérieur et l'intérieur composent ensemble cette expérience unique que chacun appelle

sa vie

























l’ellipse sera une absence qui éclaire
elle retranchera pour agrandir taira pour révéler
et dans ce vide habité elle dira
que le sens le plus profond naît parfois de ce qui manque


ellipse dans le saisissement du réel

quelque chose manque

et c'est précisément cette absence qui rend 

le monde plus présent




le regard s'interrompt

entre deux perceptions une ellipse

c'est là
dans ce bref intervalle
que le réel change secrètement de visage











le saisissement ne dure pas

il pratique des ellipses

il apparaît
disparaît
puis revient autrement


laissant 

dans la conscience 

une chambre encore éclairée






l'ellipse est peut-être

la respiration 
du réel

il ne se donne jamais tout entier

il retire toujours une part de lui-même

afin que le regard
continue de le chercher






dans le saisissement du réel

les mots arrivent trop tard

ils entourent 

une lacune lumineuse


cette lacune
est peut-être
le véritable poème





il suffit parfois

d'un oiseau
d'une pierre
d'un rayon sur l'eau

puis 
une ellipse

et tout le paysage
entre dans une profondeur
que rien n'explique





l'ellipse n'est pas une omission

elle est
la forme visible
de l'invisible

la courbure discrète
par laquelle le réel
échappe à sa propre évidence





le monde ne se révèle pas
par accumulation

mais par retraits successifs

chaque ellipse
creuse davantage
le saisissement

jusqu'à ce que la moindre chose
devienne
presque infinie





l’ellipse est tracée
la ligne revient sans se fermer sur un cercle
deux foyers demeurent
la distance varie
le mouvement suit la courbe
le centre se dédouble
la forme persiste
le regard accompagne le tracé
l’ellipse demeure
la courbe continue










pulsation 
dans l'espace 
le martin pêcheur 
paysage noyé

le paysage est noyé
non sous les eaux mais dans sa propre profondeur

le martin-pêcheur
n’y vole pas

il y ouvre
une brève déchirure de lumière















une pulsation puis le silence

on ne sait plus
si l’oiseau est passé

ou si l’espace lui-même
a battu des ailes



le martin-pêcheur
est une ponctuation de couleur 
dans la longue phrase grise du paysage

sans lui
le silence serait complet

avec lui
le silence devient vivant








il ne laisse derrière lui
ni trace
ni sillage
seulement
une intensité nouvelle
comme si l’espace
avait brièvement augmenté
sa propre lumiè
re













l’esprit la conscience et la pensée 

l’esprit est l’ouvert


il n’est pas une chose mais la capacité même
de laisser paraître

comme un ciel
qui n’est limité par aucun nuage


la conscience est la lumière elle éclaire sans posséder

elle est ce par quoi

une présence devient présence
un visage devient visage
une douleur devient douleur













la pensée est le mouvement


elle compare
elle distingue
elle assemble
elle interroge


elle est la rivière
qui traverse le paysage de la conscience


l’esprit est vaste
la conscience est éveil
la pensée est parcours


l’esprit contient sans enfermer
la conscience révèle sans retenir
la pensée cherche sans jamais achever

lorsque la pensée s'apaise la conscience demeure
lorsque la conscience s'élargit
l'esprit apparaît comme une ouverture sans bord





il n'y a plus de séparation 

entre celui qui regarde ce qui est regardé

et la lumière même du regard


l'esprit est le ciel 

la conscience est le jour

la pensée est l'oiseau qui traverse l'un et l'autre


















cette phrase de Henry David Thoreau
tirée de Walden exprime  une idée centrale de son art de vivre

la journée naturelle est très calme 
et ne réprouvera guère 
son indolence



Thoreau oppose ici deux temps 
le temps de la nature et le temps de la société

la nature ne connaît 
ni l'empressement ni la culpabilité 












l'aube ne se hâte pas de devenir midi 

le chêne ne rougit pas de pousser lentement  

la rivière ne s'excuse pas de suivre son cours


la journée  naturelle 

est complète parce qu'elle se déploie selon

son propre rythme



l' indolence  dont il parle n'est pas la paresse au sens de l'abandon ou de la négligence Elle désigne une disponibilité une lenteur consentie une manière de ne pas transformer chaque heure en obligation C'est une critique discrète d'une civilisation qui confond sans cesse activité et accomplissement

pour Thoreau l'homme s'épuise souvent à vouloir justifier son existence par le travail la production ou l'efficacité La nature elle n'a rien à prouver Elle est En cela elle devient un maître de sagesse


cette phrase invite finalement à 
une question simple  


vivons-nous 
au rythme de nos horloges 
ou au rythme de notre 
être 

?






quelques 
fragments dans
l'esprit de Walden 

le soleil 
ne se reproche 
jamais de se lever lentement

les arbres 
ignorent le mot  retard 

la rivière n'a pas d'agenda 
et pourtant elle arrive toujours à la mer

la lenteur est parfois 
la vitesse propre de l'âme

la journée naturelle 
ne demande qu'une chose 
être habitée

il existe une activité plus profonde que l'agitation 
celle d'une conscience pleinement 
présente


la plus belle part d'une journée 
est peut-être celle où rien d'utile ne semble se produire 
et où pourtant tout devient 
visible







la lenteur n'est pas un manque d'intensité 
elle est souvent la condition 
d'une attention 
plus vaste

c'est dans ce temps non saturé que la pensée s'éclaircit
que la poésie apparaît et que le monde 
retrouve sa profondeur


























j'aime une large marge à ma vie

Henri David Thoreau



J'aime qu'il demeure autour de mes jours 

une bande blanche

semblable à celle qui entoure les pages 

d'un livre ancien


















c'est là que viennent se déposer 

les pensées imprévues

les rencontres

les silences

les longues marches et les heures sans destination



une vie remplie 

jusqu'au bord ne laisse plus de place 

à l'inattendu


une vie qui garde sa marge accueille

le vent

les chemins de traverse

les lectures qui bouleversent

les paysages qui retardent le voyage

les conversations qui n'étaient pas prévues




la marge

n'est pas une perte de temps 

elle est la condition de tout ce qui échappe au calcul


c'est dans cette réserve de liberté que naissent

les plus belles idées

les amitiés durables

les poèmes

les départs et les métamorphoses



j'aime 

une large marge à ma vie

afin que le monde puisse encore y écrire 

de sa propre main


cette image de la  marge  est profondément philosophique  elle désigne un art de vivre où l'on ménage un espace pour l'imprévisible pour la contemplation et pour ce que nul agenda ne peut programmer C'est peut-être dans cette marge que la poésie la philosophie et la liberté trouvent leur demeure



***






je vous ai prié d’indiquer 

des occupations peu absorbantes

parce que la pensée réclame de larges tranches de temps


Arthur Rimbaud à Paul Demeny 28 août 1871














cette phrase 
est de Henry David Thoreau dans Walden 

le temps 
n'est que le ruisseau 
dans lequel je vais pêchant


c'est une image 
d'une grande richesse philosophique

le temps n'est plus ici un fleuve qui nous emporte malgré nous Il devient un ruisseau peu profond dans lequel le marcheur s'arrête les pieds dans l'eau une ligne à la main Thoreau inverse notre rapport habituel au temps  

il ne s'agit plus de subir son écoulement
mais d'y demeurer avec 
attention

le pêcheur ne cherche pas à retenir l'eau Il sait qu'elle passe Ce qui l'intéresse c'est ce qui surgit dans ce passage  un poisson un reflet une lumière un instant de silence Ainsi vivre consiste moins à accumuler des heures qu'à recueillir les apparitions qu'elles offrent




















le ruisseau est également transparent À travers lui on aperçoit les pierres du fond Le temps n'est donc pas un voile qui cache la réalité  il est un milieu à travers lequel l'être se laisse entrevoir Chaque instant devient une occasion de voir plus profondément

cette métaphore rejoint une intuition très ancienne  le temps n'est pas seulement succession il est révélation Celui qui sait attendre au bord du ruisseau découvre que le monde se montre de lui-même Il n'est pas nécessaire de le conquérir  il suffit d'habiter assez longtemps le même lieu

il y a enfin une discrète leçon spirituelle Le pêcheur est immobile tandis que l'eau s'écoule La profondeur n'appartient pas au mouvement incessant mais à la qualité de la présence Plus le regard s'apaise plus le ruisseau devient limpide



on pourrait condenser 
cette intuition en quelques fragments

 
le temps 
n'est pas ce qui me fuit  
il est ce qui passe devant moi

je ne possède aucun instant 
je peux seulement apprendre à l'accueillir

le ruisseau n'emporte pas le pêcheur 
il lui offre des reflets

chaque minute
est une eau vive où nage une vérité invisible

le sage ne lutte pas contre le courant 
il affine son regard

il y a 
plus d'éternité 
dans une heure pleinement habitée 
que dans une année traversée sans attention




le temps 
n'est peut-être 
que la surface mobile 
sous laquelle demeure l'immobile




























l'expression  l'oubli de l'être 
est au cœur de la pensée de Martin Heidegger

elle ne signifie pas que les hommes 
auraient oublié l'existence des choses mais 
qu'ils ont cessé de s'interroger sur ce que signifie être

pour Heidegger depuis Platon et Aristote la philosophie s'est de plus en plus intéressée aux êtres  les objets les idées les causes les lois  en oubliant la question plus fondamentale qui les rend possibles 

qu'est-ce que l'être lui-même ?


L'être n'est pas une chose parmi les choses Il est l'ouverture grâce à laquelle toute chose peut apparaître être présente être pensée Or, dans le monde moderne dominé par la technique l'efficacité et le calcul tout tend à devenir un objet disponible une ressource un stock Cette manière d'habiter le monde recouvre la question de l'être jusqu'à la faire disparaître de notre horizon

mais Heidegger va plus loin L'oubli le plus profond est celui qui ne se reconnaît plus comme oubli l'homme ne sait même plus qu'il a perdu quelque chose d'essentiel Il vit dans l'évidence du monde technique sans éprouver le manque de ce qui a été oublié



on pourrait résumer cette intuition ainsi 


















nous n'avons pas oublié un savoir 

nous avons oublié la question qui rend tout savoir possible

c'est pourquoi la poésie 

occupe une place si importante chez Heidegger

le poète ne produit pas simplement de beaux vers  

il garde ouverte une relation originaire avec l'être 

la parole poétique ne définit pas 

elle laisse apparaître 

elle ne possède pas le monde 

elle l'accueille


on pourrait prolonger 

cette pensée dans une forme plus fragmentaire 


nous avons appris à tout mesurer 

sauf ce qui rend toute mesure possible


nous avons nommé les choses avec une précision admirable

puis nous avons oublié le silence 

dont elles proviennent


l'oubli de l'être n'est pas une absence de connaissance 

c'est une saturation de connaissances 

qui ne laissent plus paraître 

l'essentiel


penser n'est peut-être rien d'autre 
que se souvenir de la question que le monde moderne 
ne pose plus

la poésie commence 
là où l'oubli cesse de se croire complet






cette notion d' oubli de l'être  peut également être rapprochée 
de la lèthè λήθη le fleuve de l'oubli dans la Grèce antique

les Grecs opposaient à la lèthè l'alètheia ἀλήθεια 
que Heidegger interprète comme 
le dévoilement  

la vérité n'est pas d'abord une correspondance 
entre une pensée et un fait mais 
ce qui sort de l'oubli 
ce qui se laisse 
enfin apparaître

ainsi penser devient moins une conquête 
qu'un acte de mémoire profonde 
une fidélité au dévoilement 
de ce qui est

























l'homme a parfois oublié qu'il a oublié

il ne sait plus seulement ce qu'il a perdu  il a perdu jusqu'au souvenir de sa perte C'est peut-être là la forme la plus profonde de l'oubli  un oubli qui s'ignore lui-même qui ne laisse même plus de nostalgie Alors le monde paraît complet non parce que rien ne manque mais parce que le manque lui-même est devenu invisible

toute philosophie toute poésie toute quête spirituelle commencent peut-être à l'instant où renaît cette intuition  quelque chose a été oublié Non pour retrouver un passé intact mais pour rouvrir en soi l'espace d'une mémoire plus ancienne que les souvenirs d'une présence plus profonde que les habitudes de la pensée



cette idée évoque aussi un thème majeur de la philosophie  l'homme moderne ne souffre pas seulement d'un oubli de l'être mais d'un oubli de l'oubli lui-même Lorsque cet oubli devient conscient la pensée recommence




























ne pas oublier 

que toute certitude mérite d'être interrogée


ne pas oublier 

que les plus grandes questions 

survivent souvent à toutes les réponses


ne pas oublier que penser

c'est apprendre à voir autrement avant d'apprendre

à conclure

















ne pas oublier que le réel 

est toujours plus vaste que les concepts 

qui cherchent à le contenir


ne pas oublier que l'étonnement 

est la source secrète de toute philosophie


ne pas oublier que le silence 

est parfois une forme supérieure de la pensée


ne pas oublier que chaque rencontre avec 

un paysage

un livre

une œuvre ou un visage 

peut déplacer notre manière d'habiter le monde


ne pas oublier que la philosophie n'est pas seulement 

un savoir

mais un exercice de liberté

une ascèse du regard et une discipline de l'attention


ne pas oublier que le but ultime de la pensée 

n'est peut-être pas de posséder la vérité

mais de devenir plus disponible 

à ce qui est



ces neuf rappels dessinent une philosophie comme manière de vivre plutôt que comme accumulation de doctrines  une fidélité à l'étonnement à la liberté intérieure et à l'inépuisable profondeur du réel
















neuf choses à ne pas oublier 

pour garder vivante en soi la poésie


ne pas oublier que la lumière 

change plus souvent que nos pensées


ne pas oublier de marcher sans but

jusqu'à ce que le paysage commence à penser à notre place


ne pas oublier que les pierres 

possèdent une patience dont les livres parlent rarement















ne pas oublier que le vent 

est une écriture qui ne demande aucun papier


ne pas oublier que chaque arbre 

porte un nom plus ancien que celui que les hommes lui ont donné


ne pas oublier que le silence 

est parfois la plus exacte des métaphores


ne pas oublier qu'un départ

même minuscule agrandit toujours un peu le monde


ne pas oublier que l'émerveillement 

est une discipline quotidienne et non un hasard


ne pas oublier que la poésie 

n'habite pas les mots  elle attend simplement 

que notre regard redevienne assez libre pour la reconnaître partout




***



ne pas oublier 

que le monde précède toujours les livres


ne pas oublier 

que le ciel est le plus ancien des manuscrits


ne pas oublier 

qu'un chemin de gravier 

peut contenir davantage d'infini qu'une bibliothèque


ne pas oublier 

de faire confiance aux lieux solitaires 

ils savent des choses que les villes ont oubliées


ne pas oublier 

que le vent ne répète j

amais exactement la même phrase


ne pas oublier 

qu'une rivière pense sans concepts 

et qu'elle enseigne pourtant la continuité


ne pas oublier 

que la beauté apparaît souvent 

lorsque personne ne cherche à la posséder


ne pas oublier 

de quitter parfois son nom son histoire ses certitudes 

pour devenir simplement une présence parmi 

les herbes

les oiseaux 

les pierres et les nuages



ne pas oublier 

que la poésie n'est pas un genre littéraire 

c'est une qualité d'être

une façon de respirer dans l'immensité du réel


cette version s'inscrit dans une tradition de  géopoétique  où le paysage devient un maître silencieux Elle fait de la poésie non une fabrication de l'esprit mais une disponibilité au monde une manière d'accorder son souffle au rythme de la terre de l'eau de la lumière et du vent















Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage.
Henri Michaux , Face aux verrous.

Du "Dao" originel
du commencement du réel
des signes célestes
des formes terrestres
des règles saisonnières
de l'examen des choses obscures
des esprits essentiels
de la chaîne originelle
de l'art du maître
des évaluations fallacieuses
de l'équivalence des moeurs
des résonances du "Dao"
de l'inconstance des choses
des paroles probantes
de l'utilisation des armes
montagne de propos
forêt de propos
du monde des hommes
du devoir de se cultiver
de la synthèse ultime


"ô le plus violent paradis"

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E.O E.P. EA EAIO EB écart énigme Echenoz échos Echos L.A. Eckhart Tolle éclipse Eco Ecosse écoute écritures Eddas EDG EDJ EDLCDS EDLF Edmond Jabès EDO EIJS elle ELLEDIT ELLELL Elles Ellul EM Emerson Empédocle EN ENCORE encres et musique Encres et peintures Ennéade ennui EnSof Entre entrelacs environnement Eons EPE épiphanies épistémologie EPLA époché Eranos ère ERRER Escher ESE Eshleman Esnault ESPA Espace Espitallier essais EST ét été Etel Adnan ETLPDMP Etna étoile Etymologie Eucharistie Euler évangile Eventail Exergue F F.A. F.EAA F.O F.Pirates FAA Fable Fadeur faits FAJ Fantasy Faune Fayçal fenêtre Fengliu feu Fiction Films FiniSol Finkielkraut FIVE FL Flore fmr FNAR Foligno Forest Formalisme Foucault Fourcade Fourier FP FQPCC Fractales fragm Fragme Fragments France François Cheng Frappat Frémon Fréquences Froid Fugue Fuji Futur G.C.L. G.Luca G.R.I Gary Snyder Gaza GB GDD GDLMC GDT GEGO généalogie genese Genet Genji Géologie géométrie géophanie Géopoésie Gervais Geulincx GIA Gif Giffard Giovannoni Girard Giraud Giroux Gizzi Gleize Glossaire GMH Gnoséologie Gobenceaux Godard Gödel Godwin Goethe Gombrowicz Gongora Goodman Nelson GOPC GPDB GR54 GR70 GR91 Graal Grâces Gramm gris Grothendieck Guerre Guesdon Guy Debord Guyau Guyotat GVDT GWFH Gygès H H.Corbin H.D. H.P Hadot Haenel haïku Hamant Hamish Fulton Hamon Harms Harrari Hart Crane Hausmann Havet HDT HE Heaney Hécate Hegel Heidegger Hello Henri Michaux Henri Thomas Herbes Herta Müller Hésiode Hesse Heures hexagrammes HFSR HHPC Hikmet Hillesum Hiroshi Yoshida Histoire HM HN HO Hocquard Hofmannsthal Hohl Hölderlin Hominidés homonymies Horace Houellebecq HR. HRC HS HSCDLAE HTH Hubin Hugo Ball Huguenin Hume HV Hymnes orphiques Hypérion hypertexte Hypnos i I remember I.P-B. IA ici idéogrammatique IDLR idole IFE Igitur il Illuminations illuminer illuminisme ILVLA ilya immédiat immédiatement Impensable impératif imperceptible Impresses incertitude Index individu Infini Infinitif initiales inquiétude Insectes installation instant Internet Interrompre invisible Irwin Ishihara Isidore Isis isolato Issa italiques Ivsic J-P Michel J.J.F.W. J.J.U. J.L.P Jaccottet jaime Jakobson Jankélévitch JANUS Jardin Jaspers JAZ JBE JCERDM JDLF JDS JE JE & Jean jean Daive Jean Michel Lou JELRLT Jesuis Jésus jeu JHN Jirgl Joan Mitchell John Cage Jouffroy jour jour17 Journal Jours jours17 Jousse JR Juarroz Jullien JYL K.G K.K Kabîr Kafka Kairos Kaplan Kapoor Kastrup Kathleen Raine Katué Kawara Kay Ryan KDCN KDICK Keats Kenneth White Kerouac Khazar Khlebnikov khôra Kiarostami Kingsley Kircher KK KLTDD koan Koons Koshkonong Kosuth KOUA Kral Kuhn Kundera Kunitz Kybalion Kyoto L.A.S L.D. L.R.des Forêts L.S L'EI La Croix La parole de l'autre La vie de la montagne labyrinthe lac Lacs LADR lafabrique Laforgue Lagopède LALELES Lamantin LAME Lapiaz Laporte Roger Larry Eigner latin Laugier Laurent Margantin LBA LCC LCD LCDI LCDJ LCDP LCI LCR LCS LD LDB LDF LDLH LDM LDMC LDMH LDR LDS LDV Le Clézio Le Livre Le poème LEC LECDF LECLA Lectures LEDA LEDUI LEE Lee Ufan LEF légende légumes Leibniz Leibovici Leili Anvar Lely lensball lepoète Les eaux Les empereurs Les fils Les oiseaux lesoi Lespiau Lessing Lettres Lev Rubinstein Lex1 lex2 lex3 lex5 lex7 lex8 Lexie Lexique LFDH LFDLP LFDP LFDRT LFMR LFQ LGD LGDE LGDFASP LGDLM LGDP LGPDB LGS LGTDLP LGVDLH LHDD LHS LIDT lieux Lieux-source lièvre Ligne7 lignes Lionel André éclats Lionel André éditions Lionel André encres Lionel André photographies Lionel André randonnées LIQV Lisa Cairns list listes littéralité livrelit LJDP LLDLI LLDME LLDO LLDP LLDQ LLL LMDDDLH LMDF LMDLE LMDM LMV LO LOAN LODL LOGOS lois London Lorand Gaspar Lorenzo Menoud Louise Bourgeois Louise Glück LPC LPDLE LPDP LPDS LPI LPM LQDLE LRDD LRDP LRDR LRDT LRED LSDA LSDS LSDV LSMT LSNDLR LTDS LTO LTR LUELADC Lune Lupasco Lus & Mus Lux LV; LVB.TDSDC LVDDP LVDT LVESO LVLTDLO LVMDE Lyn Hejinian Lynn Schwartz M M.Caron M.Craig-Martin M.S.M M.Trinité Ma Macedonio Fernandez Machado Maestri Maggiore Maïakovski Mains maintenant Mais Mallarmé Malrieux Mandalas Mandelstam MANEKINEKO Manganelli Manifeste Manon mantra Manuel Joseph manuscrit Manzoni Map Marchand Marcheurs Marelle Marie Martin Ziegler Marx Masao Yamamoto masque Massera Matinaux Matsui Matta-Clarck Matton Mauguin Mavis Karn maximes MBK MBO MC McCord MCH McLuhan MDA MDC MDLADLE MDLF MDOU MEC Mécanisme Méditations Meillassoux Mélusine mémoire Memories Menus Meraviglia Merci Mercredi Mercure Merton Thomas messages Mesure Métamorphoses Métaphysique Métis Metro MFRC MG Michon micro microcosme mieux Millet Milton Mina Loy Misrahi Miura ori MJNYCR MK monade Mondo Monostiques Monosyllabes Montagnes et Glaciers Montagnes poèmes Montaigne Montale Monteiro Moore Morris mot mots Moving mp3 MPUSPM MSerres MTAS murmure Murphy Murs et Fenêtres Muscle Musil musiq Musique MWLG Mystères MZD N N.M Nabokov Nadja Nagarjuna Nagori Nancy Napoli Narnia Nassim Haramein Nathaniel Tarn Nature Nauman NDBDP NDDP NDLT Néant Négation Neiges Neil Mills Némésis Nerval neuf Nice Niedecker Nietzsche Nirupana NLJNLH NOBUO noeuds Noguez Noir nOmbres Nonnos Norge NOTEPAD Notes-Book Notes-Rapides Notifications NOUS noûs Nouveautés Novae Novalis Novarina NP NPhS NRSNPEM Nuages Nuits O.Pé Oberland objets Objets d'Amérique Oblomov Ockham Octaèdre ODIN ODSI œil OELDT Ogadine Olivier Cadiot OLR OM ON ondes Onfray onthologie Opalka Oph. 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SDM Sel selon SELP Seneca Sénèque Sengaï SGM Shakespeare Shitao Shiva Shônagon SI Sicard signal Signes Signets Sikelianos silenc SILENCE Silesius Silliman Simmel Simon Cutts Sinclair singularité Situation Sivan six SJDC Skalova Ski SLFDM soleil solénoïde Solutré Sommeil Sonnets Sons Sor Juana Sôseki Soto Soufi Soufre Soulages Souligne Sous le Pas SP SPHS SPiced Spicer Spinoza Spira spirale sport SPRCGB SPSLSA Squires SSM Stéfan Stein Steiner steppe Stromboli Structure Suarès SUBHDLH Suchère Suel suite Sun Tzu sur Suso sutras Swensen Sydney Banks Synchronicité synonymes Synopsis T T.A T.C T.R T.S.Eliot Tabarini Takis Tanizaki tantôt TAOPY Tardy Tarkos TC Tchékhov TDQ TDUESDS TEL Temps Temps probable TeneT Tétralemme TEXTES Thalès Thamazein Thé Théorie Tholomé Thoreau timbres TINTIN Tissu Titres TLP TN TNS Tocqueville Todtnauberg tomates TOPOS Torque Toscane Toujours TouT TP TP.BN Traces Tractatus Traduire Trains Transe translucide TRICTRAC Triste époque Tsvetaeva TT TU Tumulte Tunnel Tweets Twillight Typoésie u.p.d.d.v UCCDC UCDD UDP UJAAB UJAJS Ukraine ULDL ULDLLA Ulysse UMO UMP UN UNM unmot UPDS UPSA usura UVD V V.E V.I. 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