cette phrase de Henry David Thoreau
tirée de Walden exprime une idée centrale de son art de vivre
la journée naturelle est très calme
et ne réprouvera guère
son indolence
Thoreau oppose ici deux temps
le temps de la nature et le temps de la société
la nature ne connaît
ni l'empressement ni la culpabilité
l'aube ne se hâte pas de devenir midi
le chêne ne rougit pas de pousser lentement
la rivière ne s'excuse pas de suivre son cours
la journée naturelle
est complète parce qu'elle se déploie selon
son propre rythme
l' indolence dont il parle n'est pas la paresse au sens de l'abandon ou de la négligence Elle désigne une disponibilité une lenteur consentie une manière de ne pas transformer chaque heure en obligation C'est une critique discrète d'une civilisation qui confond sans cesse activité et accomplissement
pour Thoreau l'homme s'épuise souvent à vouloir justifier son existence par le travail la production ou l'efficacité La nature elle n'a rien à prouver Elle est En cela elle devient un maître de sagesse
cette phrase invite finalement à
une question simple
vivons-nous
au rythme de nos horloges
ou au rythme de notre
être
?
quelques
fragments dans
l'esprit de Walden
le soleil
ne se reproche
jamais de se lever lentement
les arbres
ignorent le mot retard
la rivière n'a pas d'agenda
et pourtant elle arrive toujours à la mer
la lenteur est parfois
la vitesse propre de l'âme
la journée naturelle
ne demande qu'une chose
être habitée
il existe une activité plus profonde que l'agitation
celle d'une conscience pleinement
présente
la plus belle part d'une journée
est peut-être celle où rien d'utile ne semble se produire
et où pourtant tout devient
visible
la lenteur n'est pas un manque d'intensité
elle est souvent la condition
d'une attention
plus vaste
c'est dans ce temps non saturé que la pensée s'éclaircit
que la poésie apparaît et que le monde
retrouve sa profondeur
Thoreau face au monde sans âme
Chez Henry David Thoreau l'avertissement n'est pas exactement celui d'un homme qui voudrait simplement retourner à la nature il est plus radical nous risquons de laisser les moyens de vivre devenir le but de notre existence.
Dans Walden, Thoreau observe ses contemporains pris dans le travail, l'accumulation des biens, les nécessités économiques et les conventions sociales. Il demande implicitement : à quoi sert de gagner sa vie si, en gagnant sa vie, on perd sa vie ? Il critique notamment la tendance à travailler pour acquérir toujours davantage, alors que cette accumulation peut devenir une nouvelle forme de servitude
Son expérience de Walden est donc moins une fuite qu'une expérience philosophique : réduire volontairement ses besoins pour voir ce qui demeure lorsque les artifices sociaux cessent de déterminer entièrement l'existence.
Le danger : vivre sans avoir vécu
Ce qui inquiète Thoreau est une existence entièrement absorbée par la nécessité.
Travailler.
Produire.
Acheter.
Posséder.
Payer.
Accumuler.
Recommencer.
L'homme peut alors devenir extraordinairement efficace et, simultanément, perdre le contact avec la question essentielle :
pourquoi vivre ainsi ?
Le danger n'est pas seulement matériel. Il est spirituel.
On peut avoir une maison plus grande et une vie plus petite.
Posséder davantage et éprouver moins.
Communiquer davantage et être moins présent.
Accélérer les déplacements et ne plus voir le paysage.
Multiplier les informations et ne plus penser.
C'est en ce sens que l'on peut parler, avec nos mots contemporains, d'un monde sans âme : un monde où les mécanismes fonctionnent parfaitement mais où la question du sens a disparu.
« Simplifier »
L'un des mots fondamentaux de Walden est la simplicité.
Mais simplifier ne signifie pas nécessairement vivre pauvrement ou refuser toute technique.
Cela signifie examiner nos besoins.
Qu'est-ce qui est réellement nécessaire ?
Qu'est-ce qui a été ajouté par l'habitude ?
Qu'est-ce que nous désirons parce que nous le désirons réellement, et qu'est-ce que nous désirons parce que la société nous a appris à le désirer ?
Thoreau cherche ainsi à récupérer du temps pour vivre, observer, marcher, lire, penser et entrer en relation avec la nature. Walden articule explicitement simplicité, autonomie, observation de la nature et examen critique des conventions sociales
Le véritable luxe : être vivant
Il y a chez Thoreau une inversion remarquable des valeurs.
Le luxe véritable n'est pas l'accumulation.
C'est le temps.
Le silence.
La marche.
La solitude.
L'attention.
La possibilité de regarder un étang sans avoir besoin d'en tirer quelque chose.
La possibilité de marcher dans une forêt sans qu'elle devienne immédiatement une ressource.
La possibilité de lire un livre sans objectif productif.
La possibilité de ne rien faire d'utile et de découvrir que cette inutilité apparente contient peut-être une part essentielle de l'existence.
Thoreau écrit ainsi contre une civilisation qui mesure trop facilement la valeur d'une vie à sa productivité.
Une pensée de la résistance
Et l'avertissement devient encore plus politique dans La Désobéissance civile.
Thoreau soutient que la conscience individuelle ne doit pas être entièrement subordonnée à l'État. Il affirme que l'individu doit pouvoir refuser sa participation à ce qu'il considère comme injuste.
La même idée traverse donc Walden et La Désobéissance civile :
ne pas laisser une structure extérieure penser entièrement à notre place.
Dans Walden, cette structure peut être l'économie, le travail, la propriété, les conventions.
Dans La Désobéissance civile, elle peut être l'État.
Dans les deux cas, Thoreau défend une forme de souveraineté intérieure.
Et aujourd'hui ?
Il serait anachronique de prétendre que Thoreau avait prévu le monde numérique, les réseaux sociaux ou l'économie contemporaine. Mais ses questions peuvent être transposées.
Que devient l'attention lorsqu'elle est continuellement sollicitée ?
Que devient le silence lorsqu'il est rempli ?
Que devient la pensée lorsqu'elle est constamment interrompue ?
Que devient le temps lorsqu'il est entièrement organisé autour de la performance ?
Que devient l'individu lorsqu'il ne sait plus distinguer ce qu'il désire de ce qu'on lui apprend à désirer ?
C'est là que Thoreau demeure étonnamment actuel.
Son avertissement pourrait se condenser ainsi :
Ne gagne pas tellement ta vie que tu finisses par la perdre.
Et derrière cette formule se trouve une exigence plus profonde :
ne pas confondre vivre avec fonctionner.
Dans le flux que nous avons développé
Le monde moderne peut être imaginé comme une immense machine qui ne s'arrête jamais une machine qui produit qui transporte qui communique qui calcule qui mesure qui accélère et pourtant au milieu de cette prodigieuse activité quelque chose peut manquer quelque chose de presque invisible la présence à sa propre vie
Thoreau vient alors poser une question très simple et presque insupportable
et toi quand vis tu
non pas quand travailles tu
non pas quand produis tu
non pas quand achètes tu
non pas quand réponds tu
non pas quand accumules tu
mais
quand vis tu
Il part dans les bois non pour abandonner le monde mais pour vérifier ce qui reste lorsque le bruit du monde diminue
une cabane
un étang
quelques haricots
des livres
une hache
le froid
la pluie
le passage des saisons
et soudain la vie reprend une épaisseur
le matin redevient matin
l'hiver redevient hiver
la marche redevient marche
la forêt redevient forêt
et le temps cesse d'être seulement ce que l'on dépense
il redevient ce que l'on habite
C'est peut-être cela le véritable avertissement de Thoreau :
le plus grand danger n'est pas de posséder trop peu mais de ne plus savoir pourquoi l'on possède
et peut-être pire encore
de ne plus savoir pourquoi l'on vit.