Les Tre Cime di Lavaredo ne sont pas trois montagnes
elles sont
une seule mémoire de pierre
une mémoire
éclatée dans le ciel
trois soulèvements
d'une même profondeur
trois murailles demeurées
debout après la disparition de la mer
avant la montagne il y avait la mer
des récifs
des lagunes
des boues calcaires
des organismes minuscules
pendant des millions d'années ils ont déposé leur matière
couche après couche
dans la chaleur d'un monde disparu
la pierre a gardé quelque chose de cette mer
tropicale du Trias
quelque chose de sa lumière
quelque chose de ses récifs
quelque chose de cette lente précipitation du calcaire
puis la mer s'est retirée
les continents ont bougé
les Alpes se sont dressées
une poussée immense
a soulevé ce qui dormait au fond
l'horizontal est devenu vertical
les couches sont devenues parois
les dépôts sont devenus sommets
la roche
devenue montagne
a continué de subir le temps
l'eau
le gel
la neige
le vent
chaque fissure est devenue une ligne de faiblesse
chaque hiver a travaillé dans la pierre
chaque fonte en a retiré un peu
l'érosion
a lentement dégagé les grandes
faces
les corniches
les strates.
ces lignes presque géométriques
comme si la montagne avait été construite par couches
puis lentement défaite par le temps
c'est cela qui donne
aux Tre Cime leur étrange évidence
elles semblent nées
mais elles donnent plutôt l'impression d'avoir été
extraites
extraites de la masse
dégagées peu à peu
par la patience du monde
trois verticales surgies d'une architecture ancienne
trois blocs où la géologie devient presque abstraction
la matière a traversé
tant d'états qu'elle ne semble plus appartenir à aucun
ni mer
ni récif
ni montagne
seulement au devenir de la Terre
le marcheur avance au pied des parois
il avance devant une durée
qui ne se compte plus en années
mais en ères
la roche ne sait rien de notre vitesse
rien de nos vies brèves
rien de nos projets
et pourtant quelque chose de nous s'y reconnaît
Peut-être
parce que nous sommes
nous aussi une matière provisoire
nous aussi déposés dans le temps
nous aussi soulevés un instant
nous aussi destinés à retourner à l'horizontal
Les Tre Cime demeurent verticales
seulement en apparence
leur véritable mouvement est
infiniment lent
la pierre se soulève
elle se fissure
elle s'effrite
elle descend
l'éboulis devient poussière
la poussière retourne au monde
le monde retourne à la mer
la montagne n'est donc pas l'immobilité
elle est une transformation
si lente qu'elle nous apparaît immobile
sous les parois
sous les éboulis
sous les chemins
sous nos pas
la mer ancienne continue peut-être de parler
mais dans une langue sans mots
une langue de strates
de fractures
de grains
de silences
nous marchons sur elle sans le savoir
chaque pas rencontre
une profondeur plus ancienne que notre espèce
les trois cimes
ne sont plus seulement trois sommets
elles deviennent
trois ponctuations
dans la phrase interminable de la Terre
trois pierres dressées
dans un texte qui s'écrit sans écrivain
leur beauté vient de cette contradiction
elles semblent fixes
mais tout en elles est mouvement
rien n'est immobile dans la montagne
rien n'est achevé
la paroi est déjà en train de disparaître
le sommet est déjà en train de devenir éboulis
l'éboulis devient poussière
la poussière retourne à la mer
la montagne est un passage
une forme provisoire de la matière
les Tre Cime sont peut-être cela
la manière dont
pendant quelques millions d'années
la Terre se tient debout
septembre 2026