lire Beckett
comme une immense expérience littéraire autour de cette phrase biblique tu es poussière et tu retourneras à la poussière mais en la déplaçant de la théologie vers une métaphysique de la dégradation
chez Beckett l’être humain semble progressivement
perdre tout ce qui le constituait
le corps se réduit
la mémoire se défait
la parole s’épuise
les gestes deviennent presque rien
En attendant Godot Fin de partie Malone meurt L’Innommable
peuvent ainsi être lus comme différentes étapes
d’une réduction de l’homme
vers son reste
mais Beckett accomplit un retournement
essentiel
la poussière n’est jamais tout à fait
silencieuse
même lorsque le corps se défait quelque chose
parle encore
tu redeviendras poussière
oui
mais avant
il faudra encore parler
quelques mots
un souffle
une voix sans corps
puis moins que la voix
puis presque rien
et pourtant ça continue
Beckett pourrait être lu comme une écriture
de l'après-poussière
non pas la promesse d'une résurrection mais l'étrange persistance
d'une parole au moment même où tout ce qui la portait
retourne à la matière
le corps se réduit
la mémoire se défait
la parole s’épuise
les gestes deviennent presque rien
et pourtant
quelque chose demeure
qui n’a plus de nom
un souffle à peine
une lumière dans la chambre
le poids d’une main immobile
jusqu’à ce que le presque rien
devienne tout l’espace
***
résonances avec la non-dualité
cependant Beckett ne propose pas l’Advaita comme système philosophique
son œuvre met plutôt en crise certaines séparations fondamentales
corps et esprit sujet et monde voix et silence
être et néant
néanmoins quelques lignes de force sont
particulièrement frappantes
Le sujet se défait
dans L’Innommable la voix cherche désespérément qui parle le je devient moins une identité qu'un phénomène de parole
corps et conscience ne sont plus séparables
chez Beckett la pensée est constamment ramenée au corps à ses mouvements à son immobilité à sa décomposition
présence et absence s’interpénètrent
ce qui est absent demeure comme voix mémoire attente ou trace
Être et néant cessent d’être des contraires simples
l’existence beckettienne se tient dans une zone où être encore là signifie presque ne plus être
le sujet et son environnement se confondent progressivement :
la bouche le corps la pierre la boue le paysage deviennent parfois les différents aspects d'une même matière minimale
dans L’Innommable cette dissolution devient particulièrement radicale qui parle lorsque le je ne peut plus se garantir lui-même la voix semble chercher un sujet derrière elle et ne trouve finalement que la continuation de la parole
on pourrait donc rapprocher Beckett de la non-dualité
par cette intuition
il n’y a plus
d’un côté celui qui parle
et de l’autre
le monde dont il parle
il y a la voix
le silence
le corps
l’espace
et quelque chose qui ne sait plus
où finit l’un
où commence l’autre
la différence avec l’Advaita est toutefois essentielle
l’Advaita découvre derrière la séparation
une unité fondamentale
de l’être
Beckett ne garantit aucune unité
derrière la disparition
des séparations
chez lui
le résultat peut rester le silence,
l'indétermination ou
le rien
c’est précisément
cette différence qui rend
leur rapprochement intéressant
l’Advaita
dissout le sujet
dans
l’unité
Beckett
dissout le sujet
sans nécessairement
lui donner
une unité
où se reposer
***
peut on
penser
une équivalence
entre
l'unité et le rien
oui mais à condition
de distinguer
le rien comme absence du rien comme absence
de toute distinction
si l’unité est ce qui ne comporte plus de séparation
alors elle peut sembler rejoindre
le rien
l’unité absolue ne serait plus une chose parmi les choses
et le rien absolu ne serait plus
une chose du tout
on pourrait alors tracer
ce paradoxe
le multiple est quelque chose
l’un est presque rien
le rien est sans différence
l’un est sans différence
ainsi l’unité et le rien se touchent
c’est une intuition que l’on peut rapprocher de certaines formes de mystique négative de l’Advaita ou encore de la dialectique de Hegel mais leurs conceptions ne sont pas identiques
chez Beckett ce rapprochement devient
particulièrement intéressant
lorsque le sujet le corps le langage et le monde perdent progressivement leurs séparations il ne reste pas nécessairement une unité retrouvée mais plutôt une zone où l’un et le rien deviennent indiscernables
on pourrait le dire ainsi
l’unité est le rien auquel aucune différence
ne peut plus être ajoutée
le rien est l’unité dont aucune différence
ne peut plus être retirée