nous pouvons donc supposer l’existence d’un second état
bien défini extraordinaire capital auquel l’homme
est capable d’accéder et qui est plus ancien
que toute religion
Robert Musil
cette phrase ouvre une hypothèse métaphysique considérable il existerait en l'homme un état de conscience qui ne serait pas produit par une religion mais qui serait au contraire antérieur aux religions elles-mêmes
le second état
le mot essentiel est second
il suppose que notre état ordinaire celui de la conscience quotidienne prise dans le temps les préoccupations les habitudes les objets le langage social ne serait pas le seul état possible de l'homme
il existerait
un autre régime de présence
non pas nécessairement une autre conscience mais
une autre manière d'être conscient
le premier état serait
celui de l'homme dispersé dans le monde
le second celui de l'homme qui découvre
une profondeur de présence qui n'est plus entièrement
soumise à la dispersion
on pourrait l'exprimer
ainsi
l'homme ordinaire est conscient
de quelque chose
dans le second état il devient peut-être
conscient de la conscience
elle-même
bien défini
c'est une expression étonnante
l'auteur ne parle pas d'une vague extase
d'un sentiment indéterminé ou
d'une rêverie
il parle d'un état bien défini
donc d'une expérience susceptible d'être reconnue
décrite peut-être reproduite
cela rapproche cette hypothèse de certaines traditions contemplatives mystique méditation ascèse yoga, certaines formes du bouddhisme ou du christianisme contemplatif
mais la phrase opère
un déplacement
décisif
la religion ne serait plus la source de cet état
elle serait une des formes historiques
prises par une expérience
plus ancienne
plus ancien que toute religion
c'est là que la proposition devient véritablement
métaphysique
si cet état est antérieur aux religions
alors la religion pourrait être comprise comme
une mise en langage
en symbole et en rite d'une expérience première
d'abord l'expérience
puis le symbole
puis le mythe
puis le rite
puis la doctrine
la religion serait ainsi peut-être
une mémoire organisée d'une expérience originaire
ce qui donne
une séquence possible
expérience → révélation → symbole → rite → religion
mais il faut distinguer cette hypothèse d'une affirmation historique il est impossible d'établir simplement qu'un état particulier de conscience précède toute religion
c'est une proposition philosophique ou anthropologique
non un fait démontré
le capital
le mot capital indique
que cet état ne serait pas un phénomène secondaire
il toucherait à quelque chose d'essentiel
dans la définition de l'homme
cela conduit
à une question vertigineuse
et si l'homme n'était pas
seulement ce qu'il est habituellement
notre état quotidien
pourrait n'être qu'une possibilité parmi d'autres
l'homme serait alors
un être capable de transformation intérieure
non pas seulement capable d'apprendre davantage
de produire davantage ou de posséder
davantage
mais capable de
changer de régime d'existence
la société de l'avoir multiplie les objets
le second état chercherait peut-être au contraire à soustraire
moins de possession
moins de bruit
moins d'agitation.
moins d'identification
Jusqu'à ce que
quelque chose apparaisse qui était déjà là
une lecture poétique
nous vivons dans un premier état
comme si celui-ci était le seul
nous travaillons
nous désirons
nous possédons
nous pensons
nous courons après le temps
puis quelque chose ralentit
la marche
le silence
la montagne
la forêt
la lecture
la solitude
dans cette diminution du bruit
une autre possibilité de l'homme apparaît
non pas quelque chose qui vient de l'extérieur
quelque chose qui était peut-être là
avant le nom
avant le rite
avant le dogme
un second état
une conscience
qui ne cherche plus à posséder ce qu'elle rencontre
une présence
avant la croyance
une lumière
plus ancienne que les religions
la religion serait peut-être la mémoire culturelle
d'une expérience plus ancienne que la religion elle-même
ou plus radicalement
avant de croire en quelque chose
l'homme aurait peut-être d'abord découvert qu'il pouvait
être autrement
les Dolomites septembre 2026