il habite le silence
comme d'autres habitent une patrie
le tumulte des siècles ne
l'impressionne pas
les révolutions les modes intellectuelles les empires
les progrès techniques ne sont à ses yeux
que les rides fugitives
d'une surface
son regard demeure fixé sur ce qui
ne passe pas
il avance
à rebours de son époque
là où le monde célèbre le changement
il cherche l'immuable
là où l'on accumule les connaissances
il interroge la possibilité même
de connaître
il ne confond jamais l'information avec la sagesse
ni l'intelligence discursive avec
l'intuition intellectuelle
il sait qu'il existe une lumière que le raisonnement
ne produit pas
il ne peut que s'y rendre
disponible
pour lui
le réel possède
plusieurs profondeurs
les formes visibles ne sont jamais que les vêtements
d'une vérité plus essentielle
les symboles ne sont pas des inventions humaines
ils sont les empreintes d'un ordre
qui précède les civilisations
une montagne
une croix
un cercle
une roue
un arbre
un centre
autant de portes ouvertes vers une géographie invisible
où les traditions se reconnaissent
sans jamais se confondre
il contemple les religions comme les multiples visages
d'une même montagne
les langues diffèrent
les rites changent
les doctrines empruntent des chemins
singuliers
pourtant une même source irrigue
secrètement leur diversité
ce qui l'intéresse n'est jamais la périphérie mais
le centre silencieux autour duquel
toutes les formes
gravitent
son œuvre ressemble à une ascension
verticale
chaque page retire une illusion
chaque concept dissipe une confusion
chaque distinction rapproche d'une simplicité plus haute
il ne construit pas un système
il restaure une orientation
il rappelle que l'être humain n'est pleinement lui-même
qu'en retrouvant l'axe qui relie
la terre au ciel
il se méfie de la quantité
lorsqu'elle oublie
la qualité
une civilisation peut multiplier les machines
les richesses et les savoirs tout
en perdant son orientation
intérieure
alors le monde s'étend horizontalement
tandis que son centre
s'efface
les hommes possèdent davantage mais ils habitent
moins profondément
ce qu'ils sont
il ne condamne pas le monde moderne
avec colère
il le regarde avec la gravité de celui qui voit
une civilisation oublier son
propre principe
le désordre extérieur n'est jamais pour lui
que le reflet d'un oubli plus ancien
celui de la hiérarchie des réalités de la primauté de l'esprit
sur les formes qui l'expriment
sa parole est dépouillée de toute
séduction
elle ne cherche ni à convaincre
ni à émouvoir
elle agit comme une géométrie
de l'intelligence
chaque définition remet une frontière
à sa juste place
chaque symbole retrouve
sa profondeur
chaque tradition redevient transparente
à une vérité qui la dépasse
il ne poursuit pas l'originalité
il poursuit l'origine
il ne cherche pas le nouveau
il cherche le primordial
peu à peu apparaît une métaphysique où l'univers
cesse d'être une dispersion d'objets
pour devenir une hiérarchie
de présences
le multiple retrouve
son unité
le temps retrouve
son éternité
les formes retrouvent
leur principe
alors la connaissance cesse d'être une conquête de l'esprit
elle devient une reconnaissance de ce qui
n'a jamais cessé d'être
le sommet n'est plus un lieu à atteindre
mais un centre à retrouver
une verticalité oubliée qui demeure silencieusement
présente au cœur de chaque être comme
l'invisible évidence dont procède
toute réalité
***
La «Terre Sainte» est aussi la «Terre des Saints», la «Terre des Bienheureux», la «Terre des Vivants», la «Terre d’immortalité»; toutes ces expressions sont équivalentes, et il faut y joindre encore celle de «Terre Pure», que Platon applique précisément au «séjour des Bienheureux». On situe habituellement ce séjour dans un «monde invisible»; mais, si l’on veut comprendre ce dont il s’agit, il ne faut pas oublier qu’il en est de même des «hiérarchies spirituelles» dont parlent aussi toutes les traditions, et qui représentent en réalité des degrés d’initiation. Le roi du monde René Guénon