que devient un homme quand le verbe pénètre en lui
et lui fait espérer un mystérieux
salut
si l’on reste dans la perspective spirituelle celle du Verbe comme puissance de transformation intérieure alors l’homme n’est plus tout à fait le même après que le Verbe pénètre en lui
le Verbe
n’est pas ici simplement
un mot
il devient une parole qui atteint l’être qui traverse
les couches habituelles du moi et introduit
une possibilité jusque-là
inconnue
l’homme commence alors à vivre
entre deux états
celui
qu’il était
et
celui
qu’il pressent pouvoir
devenir
l’espérance du salut produit
une étrange tension
il n’est pas encore sauvé mais il n’est déjà plus enfermé
dans son ancien état
quelque chose s'est
ouvert
le salut mystérieux n'est donc peut-être pas une récompense
située au terme du chemin
il est d'abord la transformation du regard
porté sur l'existence
le Verbe entre
quelque chose s'éveille
le passé perd son caractère définitif
l'avenir devient possible
l'homme découvre en lui une profondeur
qu'il ne savait pas habiter
on pourrait dire
quand le Verbe entre dans l'homme
l'homme devient attente
non pas attente de quelque chose
mais attente de celui qu'il pourrait devenir
le Verbe ouvre une porte
dont il ne montre pas encore l'autre côté
commence
le mystérieux salut
non comme une délivrance du monde
mais comme la découverte
qu'une autre vie était déjà présente
au cœur de celle-ci
***
nous avons été chassés du paradis mais
le paradis n'a pas été détruit
cette phrase contient un renversement essentiel
l'exil n'est pas la destruction du paradis
nous avons été chassés du paradis
mais le paradis demeure
ce qui a disparu n'est peut-être pas le lieu
mais la capacité de l'homme
à le voir et à y demeurer
le paradis devient alors moins un endroit perdu qu'une dimension devenue inaccessible Il n'est plus derrière nous comme un territoire historique il pourrait être encore là sous le monde visible comme une réalité que notre séparation nous empêche de reconnaître
cela rejoint très directement mon idée précédente
du Verbe qui pénètre en l'homme
le salut ne consisterait peut-être pas à construire
un nouveau paradis
mais à retrouver en soi l'accès à celui
qui n'a jamais été détruit
nous avons quitté le paradis
mais le paradis ne nous a pas quittés
il demeure
sous la poussière du monde
sous la mémoire
sous le langage
sous la pierre
peut-être n'avons-nous jamais perdu le lieu
seulement le regard capable
de le reconnaître
le salut serait alors moins un retour
qu'une reconnaissance
découvrir soudain
que ce que nous cherchions au loin
n'avait jamais cessé
d'être présent
***
nous avons des yeux pour voir
pour connaître Dieu nous avons notre existence
Franz Kafka
journal
chez Kafka cette formule oppose deux modes
de connaissance
les yeux pour voir mais l’existence entière
pour connaître Dieu
le divin ne serait donc pas un objet placé
devant le regard
il se laisserait approcher à travers la manière
même d’exister
nous avons des yeux
pour voir
mais pour connaître Dieu
nous avons
notre existence
voir
ne suffit pas
il faut devenir ce qui regarde
laisser le regard
descendre
dans la vie
jusqu'à cet endroit
où l'œil
ne distingue plus
le visible
de ce qui
le rend visible
Dieu n'est pas
ce que nous voyons
mais cette lumière
à laquelle
notre existence
apprend
lentement
à appartenir