elle est le goût avant qu’il ne se sépare
le centre où les contraires demeurent ensemble
sans s’exclure sans se durcir
ne pas chercher l’éclat
ne pas retenir la forme
laisser le visible retourner vers son fond
dans la peinture chinoise
le vide n’est pas ce qui manque
il est ce qui rend le paysage possible
dans la poésie le silence prolonge le mot
dans la musique le son trouve sa profondeur lorsqu’il s’efface
la fadeur est ainsi une puissance sans emphase
une réserve de possibles
le réel débarrassé de ce qui l’arrête
une présence devenue disponible
elle n’impose rien
elle laisse advenir
être fade
c’est demeurer au centre
ne pas se laisser enfermer dans une seule qualité
contenir toutes les saveurs sans s’attacher à aucune
alors le sensible devient passage
la forme devient transformation
le monde cesse d’être spectacle
il redevient souffle
la fadeur est le discret
qui contient l’intense
le silence où toutes les voix demeurent possibles
le vide qui n’est pas absence
mais disponibilité
l’esthétique devient une manière d’habiter le monde
sans le posséder
sans le fixer
sans l’épuiser
la fadeur
François Jullien, dans Éloge de la fadeur publié en 1991 part d’un paradoxe ce que l’Occident tend à considérer comme absence de goût de relief ou d’intensité devient dans la pensée et l’esthétique chinoises une qualité de plénitude La fadeur n’est pas le manque de saveur mais la présence de toutes les saveurs encore non fixées
chez Jullien cette notion traverse confucianisme taoïsme et bouddhisme et trouve son expression privilégiée dans la peinture, la poésie et la musique l’art ne cherche plus nécessairement à produire un effet intense mais à laisser apparaître un potentiel jusqu’à la limite où la sensation s’efface et ouvre sur davantage de sensation



