oui
j’écrivais des silences je fixais des vertiges
est peut-être l’une des formulations les plus extraordinaires de Rimbaud pour penser ce que pourrait être une poésie des mots sous les mots c’est une formule de Une saison en enfer dans Alchimie du verbe
le plus intéressant
est le renversement des verbes
j’écrivais des silences
écrire suppose normalement de transformer
le silence en paroles
Rimbaud dit l’inverse
il écrit le silence lui-même
sous écrivais
il y a donc une contradiction féconde
écrire → inscrire → tracer → faire apparaître
mais ce qui est inscrit est précisément
ce qui ne parle pas
le silence
devient une matière poétique
le pluriel est essentiel Rimbaud n'écrit pas le silence
mais des silences
il y a plusieurs espèces de silence : silence avant le mot
silence entre les mots silence après le mot
silence du monde silence
de l'inexprimable
je fixais des vertiges
deuxième impossibilité
le vertige est précisément ce qui ne peut pas être fixé
il est mouvement instabilité perte du centre
or fixer signifie
immobiliser
regarder intensément
inscrire
déterminer
Rimbaud tente donc de faire avec le vertige ce qu'il faisait
avec le silence
donner une forme à ce qui échappe
à toute forme
on pourrait presque écrire l'équation
silence → écriture
vertige → fixation
la poésie devient l'art de rendre perceptible
l'insaisissable
et surtout le je
il y a quelque chose de très important
dans le retour du je
j'écrivais
je fixais
le poète n'est plus seulement celui qui exprime
une expérience.
il devient une sorte d'instrument
de transformation
il prend
le silence → et le transforme en écriture
le vertige → et le transforme en vision
c'est précisément ce qui donne au passage
sa dimension presque
alchimique
dans l'esprit de Starobinski
on pourrait aller encore plus loin
les deux syntagmes ont une structure identique
verbe + matière impossible
écrivais / silences
fixais / vertiges
les deux noms sont au pluriel abstraits
insaisissables
et les deux verbes accomplissent l'opération
contraire à leur objet
écrire le silence
c'est faire parler ce qui ne parle pas
fixer le vertige
c'est immobiliser ce qui est mouvement
le sens véritable apparaît donc dans l'écart entre les mots
plutôt que dans chacun d'eux pris isolément
c'est là que l'on rejoint très directement l' idée
d'un inconscient poétique du langage :
le poème ne signifie pas seulement ce que ses mots disent
il signifie aussi la tension qui les unit
cette tension pourrait se formuler ainsi
faire apparaître l'invisible sans le détruire
c'est peut-être une définition particulièrement juste
de la poésie de Rimbaud
si
l'on rapproche cette phrase
de
Au bois il y a un oiseau
son chant vous arrête et vous fait rougir
on voit
apparaître une même poétique
le chant arrête le mouvement
comme le poème
fixe le vertige
quelque chose
d'invisible
devient
soudain sensible