faites que je réfléchisse et que je paraisse sentir
Montesquieu
cette formule porte une tension subtile
entre l'intelligence et l'émotion
entre la vérité intérieure et
son expression
elle peut d'abord s'entendre comme une prière
adressée à l'esprit lui-même
réfléchir ne signifie pas accumuler des idées mais laisser la pensée
devenir claire capable de discerner ce qui est juste
sentir en revanche appartient à une région plus profonde
plus immédiate où le monde nous atteint
avant même que nous le comprenions
mais la formule est volontairement
paradoxale
que je paraisse sentir
elle ne dit pas que je sente mais
que je paraisse sentir
elle attire ainsi l'attention sur la difficulté de rendre visible
une vie intérieure
toute expression est déjà
une traduction
le sentiment vécu ne coïncide jamais parfaitement avec
le sentiment montré
on pourrait alors
lui donner une portée plus philosophique
réfléchir
c'est donner une forme
à la lumière
sentir
c'est recevoir le monde
avant qu'il ne devienne idée
entre les deux
naît la parole
ou encore
que ma pensée soit assez limpide
pour ne pas étouffer
mon cœur
que mon cœur soit assez profond
pour ne pas tromper
ma pensée
que ce que je montre ne trahisse pas
ce qui demeure
invisible
et dans une tonalité plus métaphysique
faites que je réfléchisse
comme un lac réfléchit le ciel
sans le retenir
faites que je paraisse sentir
non par artifice
mais parce que toute pensée véritable
finit par devenir présence
au fond cette formule peut se lire comme
un idéal d'unité
que l'intelligence ne dessèche pas la sensibilité
et que la sensibilité n'obscurcisse pas
l'intelligence
que le visage la parole et le silence deviennent
les reflets d'une même lumière
intérieure