ce très court poème est d'Ezra Pound
comme souvent chez lui il paraît énigmatique
parce qu'il refuse toute explication
il est construit comme un geste
plus que comme
un discours
cause
je joins ces mots pour quatre personnes
d'autres peuvent les entendre
Ô monde je suis désolé pour toi
vous ne connaissez pas ces quatre personnes
la première phrase affirme une destination précise
le poème n'est pas écrit pour le public
mais pour quatre personnes
elles demeurent anonymes peu importe leur identité
elles représentent la communauté secrète
de ceux qui peuvent véritablement
recevoir une parole
puis Pound ajoute
d'autres peuvent les entendre
entendre
n'est pas comprendre
les mots sont publics leur véritable résonance
demeure privée
un poème circule dans le monde mais il n'est pleinement vivant
que pour ceux qui possèdent l'expérience
intérieure qui lui correspond
la dernière phrase est bouleversante
Ô monde je suis désolé pour toi
pourquoi plaindre le monde
non parce qu'il ignore un texte mais parce
qu'il ignore des êtres
le poème affirme que certaines personnes constituent des foyers
de lumière si rares que ne pas les connaître
est une véritable pauvreté
le centre du poème n'est donc pas l'auteur
ce sont les destinataires
ils deviennent
les garants d'une qualité d'existence
on retrouve ici
une idée chère à Pound
la culture ne progresse pas par les foules mais par
quelques consciences capables de préserver
l'intensité de l'esprit
le poème peut aussi être lu comme une réflexion
sur toute œuvre authentique
chaque création naît d'une fidélité
on n'écrit jamais réellement pour tout le monde
on écrit pour quelques présences réelles ou imaginées
qui rendent la parole possible
les autres lecteurs sont les bienvenus
mais ils arrivent après
un poème connaît toujours son lecteur
avant d'être écrit
les mots cherchent moins une foule
qu'une reconnaissance
il suffit parfois de quatre consciences
pour sauver une langue
le monde est pauvre
lorsqu'il ne sait plus reconnaître ceux qui l'éclairent
les grandes amitiés
sont des constellations invisibles
un seul lecteur véritable
justifie parfois toute une œuvre
le poème
n'est pas universel
parce qu'il s'adresse à tous
il le devient parce qu'il atteint avec une fidélité
absolue quelques êtres dont la présence
agrandit le monde