si par mystères du langage on entend ce qui dans le langage excède la simple communication son pouvoir de produire du sens de faire apparaître de transformer notre rapport au monde alors la poésie n’est qu’une des voies d’accès
on pourrait
en distinguer plusieurs
la philosophie
elle cherche à atteindre le langage en le mettant en question
que signifie être dire nommer penser
chez Wittgenstein Heidegger ou Derrida le langage
devient lui-même l’objet de la pensée
la philosophie demande que peut le langage
lorsqu’il tente de dire ce qui
le dépasse
elle rencontre le langage à sa limite Apophase silence
parole sacrée
il s’agit moins de produire davantage de discours que de conduire
la parole jusqu'au point où elle doit se taire
Maître Eckhart Jean de la Croix Angelus Silesius ou les traditions
zen explorent ainsi une parole qui désigne
l'indicible
la musique
elle libère le langage de sa fonction référentielle le son le rythme
la répétition la respiration subsistent lorsque
le sens lexical disparaît
la musique montre que
le langage commence peut-être avant le mot
l'étymologie
revenir à l'histoire d'un mot c'est découvrir sous son usage actuel
des couches anciennes de pensée
le mot devient une sorte
de fossile vivant
L'étymologie permet de faire apparaître ce que
l'habitude avait recouvert
le silence
c'est peut-être la voie
la plus radicale
le silence ne serait pas l'absence du langage
mais son envers :
ce qui permet à la parole
de surgir
entre deux mots existe parfois davantage de sens
que dans les mots eux-mêmes
le rêve
le rêve révèle un langage qui n'obéit pas entièrement
à la logique propositionnelle
condensation déplacement images homophonies
métamorphoses
Freud et Jung ont chacun exploré
cette dimension
le jeu avec la langue
calembour anagramme lapsus homophonie bégaiement
néologisme déformation
ici, on cesse de considérer le langage comme
un instrument parfaitement
maîtrisé
le mot se met à parler contre
celui qui le parle
la traduction
elle est une expérience particulièrement profonde
du mystère du langage.
traduire révèle que le sens n'est ni complètement
dans le mot ni complètement
indépendant de lui.
il circule entre les langues avec des pertes
des gains des déplacements
l'enfant et l'apprentissage de la langue
l'enfant découvre quelque chose que l'adulte oublie
qu'un mot n'est pas naturellement attaché
à une chose.
il faut apprendre que arbre signifie
arbre
l'étrangeté originaire du signe
réapparaît
la linguistique elle-même
Saussure Jakobson Benveniste Chomsky et d'autres ont montré
différentes dimensions de la structure du langage
la linguistique permet notamment de découvrir que ce que
nous croyons être une parole spontanée repose
sur une architecture extrêmement
complexe
la folie le lapsus le bégaiement
non pas parce qu'ils seraient des accès privilégiés
à une vérité cachée
mais parce qu'ils peuvent rendre visibles les mécanismes
ordinaires du langage en les faisant dérailler
le fonctionnement normal apparaît parfois
mieux lorsqu'il se fissure
la marche
mon intérêt pour la marche rejoint
directement cette question
marcher longtemps produit une étrange modification
du langage intérieur :
les phrases se défont les associations deviennent plus libres
les mots se détachent de leur
fonction utilitaire
le paysage devient
une syntaxe sans grammaire
poésie
intensification du langage
philosophie
interrogation du langage
mystique
dépassement du langage
musique
langage sans signification conceptuelle
silence
suspension du langage
étymologie
archéologie du langage
rêve
langage de l'image
jeu
déstabilisation du langage
traduction
passage entre les langues
marche
désautomatisation du langage
le point
commun de toutes ces voies
est celui-ci
il ne
s'agit plus
de se servir du langage
mais de laisser le langage
nous montrer
ce qu'il est
c'est alors que le mystère du langage
devient proche du mystère
de l'être
nous croyons parler une langue mais à un certain
degré de profondeur c'est la langue
qui nous parle