samedi, août 22, 2026

une saison en enfer un noyau d'uranium


dans la profondeur une chaleur

qui ne se voit pas



la matière

porte son propre

orage












rien ne brûle et pourtant tout travaille

sous la peau


le silence

est chargé

d'une lumière

invisible


une saison

entière

dans un seul

noyau


le temps se resserre

la nuit

devient matière

et quelque chose

en nous

demeure


instable

ardent

vivant

comme si

l'enfer

n'était pas

un lieu

mais une énergie

qui cherche

sa forme





l'idolâtrie fige le sacré

dans une forme


elle adore

la pierre

et oublie

le souffle


elle transforme le mystère en objet

le vivant

en idole


mais l'amour du sacrilège

vient parfois

briser

la statue


non pour détruire

le sacré

mais pour lui rendre

son espace


respirer

contre les dieux

c'est parfois

retrouver

le ciel

hors des temples


le sacrilège

comme un geste

de désenvoûtement


un coup dans la vieille pierre

et soudain

derrière l'idole

le vide

le vent

la lumière

rien à posséder

rien à adorer


seulement

ce qui demeure

vivant






c’est la vision des nombres

cette formule peut être entendue comme une définition 
très particulière de la pensée 

voir un nombre ce n’est pas seulement le calculer
c’est percevoir une forme de relation

le nombre n'est pas d'abord une quantité posée devant nous
il est une manière de faire apparaître l'ordre 
dans le multiple



un deux trois 

non seulement des quantités 
mais des passages


1 — l'unité
2 — la séparation
3 — la relation


puis les nombres deviennent rythme proportion répétition 
écart croissance retour

la  vision des nombres  serait donc cette capacité 
à percevoir dans le monde des structures 
que le regard ordinaire 
laisse dispersées



Voir une montagne peut devenir voir une pente
Voir une pente voir une proportion
Voir une proportion voir une relation
Voir une relation découvrir un nombre



mais il y a quelque chose de plus 
profond encore 

le nombre est une abstraction qui conserve 
le mouvement du réel



deux points créent une distance
trois points peuvent créer une direction
une suite crée une temporalité
une proportion crée une harmonie
une série crée une attente



ainsi le nombre n'est pas seulement 
ce qui compte 

il est ce qui fait sentir que les choses 
tiennent ensemble


vision est ici le mot 
essentiel


la pensée mathématique la plus profonde n'est peut-être pas 
celle qui calcule le plus mais celle qui voit 
avant de calculer


on pourrait dire 

le calcul suit la vision
le nombre est d'abord aperçu comme une forme
la formule vient ensuite



c'est peut-être pourquoi certaines découvertes 
mathématiques ressemblent à des 
illuminations 

soudain une multitude de phénomènes séparés apparaît 
comme une seule structure

la vision des nombres serait alors 
une forme de contemplation 


voir l'unité dans le multiple
la répétition dans le devenir
la proportion dans le chaos
la limite dans l'infini
l'infini dans le moindre nombre


et finalement 

c'est la vision des nombres 

pourrait signifier que le monde cesse d'être une collection de choses 
pour devenir un tissu de relations mesurables
mais jamais épuisées 
par la mesure



le nombre compte
mais avant de compter

il voit
















la propagation fulgurante de l'image du désir de la parole  
quelque chose se transmet sans transition par éclats
jusqu'à embraser le paysage mental


comme une traînée de poudre

la lumière

court

sur les toits



les collines prennent feu










une odeur

de goudron

de menthe

de pluie chaude



mon sang s'allume aux carrefours

les mots

partent

sans adresse



la ville crève de soleil

et moi

je marche

dans cette explosion

de bleu

de poussière

de vent

jusqu'au bout

où le jour

met le feu

à son propre

horizon



***




la médecine et la philosophie 



la médecine 

soigne le corps dans sa vulnérabilité concrète Elle observe mesure diagnostique intervient Elle cherche à comprendre les mécanismes de la maladie pour restaurer un équilibre perdu Elle est l’art du geste précis face à ce qui souffre

la philosophie 

elle interroge le sens de cette vulnérabilité Elle ne demande pas seulement comment guérir  mais aussi qu’est-ce que vivre  qu’est-ce que souffrir  qu’est-ce qu’un corps  qu’est-ce qu’une vie bonne Elle élargit la question jusqu’à ses présupposés



entre médecine et philosophie se tient une tension entre le soin et le sens entre l’intervention et la méditation entre le symptôme et l’existence 

la médecine cherche à réparer ce qui peut l’être 

la philosophie demande ce que signifie être 

un être qui peut être blessé guéri vieillissant et mortel

mais elles se rejoignent dans une même attention  prendre soin de ce qui est fragile La médecine soigne l’existence dans son épaisseur biologique  la philosophie tente de l'habiter dans son épaisseur existentielle

la médecine demande 
comment préserver la vie 

la philosophie demande  
que faire de cette vie 

entre les deux
il y a peut-être la sagesse 

savoir prolonger l’existence sans oublier 
qu’une existence ne se mesure pas seulement à sa durée
















prendre la route 

trois mots qui contiennent 
déjà une philosophie du devenir

prendre la route ce n'est pas 
seulement
partir


c'est 
consentir à quitter 
la fixité



la route commence là où l'on accepte de ne plus savoir 
exactement où l'on sera

prendre la route c'est prendre le mouvement 
comme demeure














la route n'est pas seulement devant soi 
elle se constitue sous les pas

elle n'existe pleinement qu'à mesure 
qu'on l'emprunte

ainsi
elle possède 
quelque chose 
du devenir nietzschéen 


















on ne découvre pas un chemin tout fait
on le produit en avançant


il y a aussi quelque chose de très beau 
dans le verbe prendre

on prend une route mais 
on ne la possède pas

on la prend comme on prend un risque une direction 
un élan une respiration


et bientôt 
la route nous prend à son tour

prendre la route
c'est accepter que la route
vous prenne


elle retire 
peu à peu les repères familiers

le paysage change
les distances se déplacent 

le connu 
devient arrière-plan

le voyage devient une manière 
de penser 




quitter pour voir s'éloigner pour comprendre
marcher pour devenir
ne pas savoir pour 
découvrir


la route possède enfin une étrange 
relation au but

on peut partir vers un lieu précis, mais quelque chose 
de plus profond se produit 


le trajet transforme la signification 
de l'arrivée

celui qui revient n'est jamais exactement 
celui qui est parti

peut-être est-ce cela au fond 
prendre la route 



sortir de soi
sans avoir besoin de se perdre

afin de revenir
avec un monde plus vaste en soi

et dans sa forme la plus simple 



prendre la route 
laisser le monde commencer

























celui qui lutte contre des monstres doit prendre garde 
à ne pas devenir lui-même un monstre

et si tu regardes longtemps un abîme
l’abîme regarde aussi en toi.

Par-delà le bien et le mal





la pensée aphoristique

ne développe pas

elle frappe














un mot

une pointe

un éclair

et soudain

le monde

change d'angle


l'aphorisme ne dit pas tout

il ouvre

un espace

où la pensée

continue

seule


il ne conduit pas

il déplace

il ne conclut pas

il laisse

une tension

vivante

entre deux mots


une bonne pensée est une pierre jetée dans l'eau

les cercles

font le reste


penser

c'est parfois

savoir s'arrêter

juste avant

l'explication


laisser

au silence

la moitié

du travail





les convictions sont des ennemis de la vérité 
plus dangereux que les mensonges

Humain trop humain
















la mer est la religion de la nature

elle ne croit pas

elle recommence

marée

retrait

marée

encore









elle prie

par le mouvement


elle enseigne

sans parole

la profondeur

sans fond

le ciel

sans limite



et l'écume comme une écriture

qui s'efface

aussitôt écrite


devant la mer

le moi

devient plus léger


le temps

devient respiration


quelque chose en nous se souvient d'une présence

plus ancienne

que les mots


la mer

ne demande rien

elle est

son propre

oui




devenir c'est prendre la mer

quitter

le rivage

sans savoir

quelle forme

aura le jour


laisser

le vent

faire son travail


la voile

n'est pas

un refus

du vent

elle est

son consentement


apprendre à recevoir la poussée contraire

à changer

de cap

sans perdre

le large


devenir

c'est ne plus

demander

au monde

de rester

le même


c'est avancer

avec ce qui vient


mer calme mer noire vent debout

grand ciel

et garder

dans le corps

la joie

simple

d'être

en partance

















le goût

vient avant le jugement


une chose

plaît

ou déplaît

avant même

que l'esprit

sache pourquoi












le corps

choisit

sans discours

une lumière

un fruit

un vent

une voix


le goût est une intelligence

sans concept


une manière de reconnaître

ce qui augmente

la vie

et ce qui l'amoindrit


avoir du goût c'est peut-être

apprendre

à distinguer

sans condamner

préférer

sans posséder


s'approcher

de ce qui

nous rend

plus vivants


le goût comme une boussole très ancienne

dans le corps


la vitalité

n'est pas la force


elle est

le mouvement

qui demeure

quand tout

pourrait s'arrêter



un souffle

une marche

une lumière

dans le froid


la capacité

de recommencer

sans se répéter

de tomber

sans renoncer

de perdre

sans devenir

amer



la vitalité dit oui au corps

oui

au dehors

oui

à ce qui vient


elle ne cherche pas

à durer

elle cherche

à vivre

plus pleinement

un peu plus loin

un peu plus haut

avec moins de poids

et davantage

de lumière




le grand style

n'est pas l'ornement


il est

la maîtrise

du mouvement


faire tenir

la force

dans la forme


dire peu

et laisser

beaucoup

entre les mots


une phrase

qui marche


une phrase

qui respire


une phrase

qui sait

où elle va

sans perdre

le vent


le grand style est peut-être une discipline

de la puissance


ne rien ajouter

qui ne soit

nécessaire


ne rien retenir

qui doive

être libéré


faire du langage

un corps

tendu

vivant

mobile

et lorsqu'il atteint

sa justesse

le style

disparaît



il ne reste

que le mouvement

de la pensée




pour qui a 

l'ouïe fine

il y a

de bonnes nouvelles
















le Nietzschéen est celui 
qui n'a de goût que pour ce qui lui est bon

oui 

et cette formule peut être entendue dans un sens très nietzschéen
à condition de ne pas comprendre  ce qui lui est bon  
comme ce qui lui est simplement agréable

le Nietzschéen n'est pas celui 
qui dit 

je fais ce qui me plaît

il est plutôt celui qui a appris à reconnaître 
ce qui augmente sa puissance 
d'exister


le mot décisif 
est donc 
goût 







Nietzsche pense souvent contre la morale 
abstraite du devoir 

le jugement de valeur ne doit pas nécessairement prendre la forme d'une règle universelle il peut devenir une discrimination instinctive une capacité à sentir ce qui nourrit et ce qui diminue

avoir du goût c'est savoir dire 

ceci me grandit
ceci me rapetisse
ceci m'allège
ceci m'alourdit
ceci intensifie la vie
ceci la rend plus pauvre

le Nietzschéen ne cherche 
donc pas d'abord 
le bien en soi

il cherche ce qui est bon pour 
une certaine forme de vie
pour son devenir 
singulier

c'est pourquoi ta formule pourrait presque
être développée ainsi 


le Nietzschéen 

est celui qui n'a de goût que pour ce qui lui est bon
mais qui a suffisamment travaillé son goût
pour ne pas confondre le bon 
avec l'agréable



certaines choses qui nous font du bien immédiatement 
peuvent nous affaiblir 

certaines expériences pénibles peuvent au contraire 
nous rendre plus forts

d'où la profondeur du  oui 
nietzschéen

aimer ce qui nous arrive ne signifie pas aimer 
seulement ce qui nous réjouit

c'est pouvoir parvenir à dire 
je veux ce qui me rend capable de vouloir davantage

le  bon  devient alors presque physiologique
artistique existentiel

il n'est pas une prescription extérieure mais 
une épreuve de vitalité

et cela rejoint le thème du 
grand style  

devenir capable  de donner forme à ses forces
de ne pas subir passivement ses affects
mais de les incorporer dans 
une composition 
plus haute



on pourrait alors lire cette phrase comme 
une petite définition de 
la souveraineté 

le Nietzschéen ne demande pas au monde
ce qu'il doit aimer

il apprend à reconnaître
ce qui en lui, dit 
oui à la vie



plus radicalement 

avoir du goût pour ce qui nous est bon
c'est transformer la morale 
en art de vivre

le critère n'est plus 
est-ce bien 

mais 

qu'est-ce que cela fait de moi 

et la réponse la plus nietzschéenne 
serait peut-être 


ce qui est bon 
est ce qui me rend 
plus capable de devenir


























 moi-même tout entier … jeu lac midi temps sans but 

on peut entendre cette suite comme une phrase en voie de désagrégation syntaxique où les mots ne cherchent plus à construire une proposition mais à faire apparaître des états de présence

le sens ne disparaît pas  
il se déplace de la syntaxe vers la proximité des mots



moi-même tout entier  

pose d'abord l'affirmation maximale du sujet le moi voudrait 
coïncider avec lui-même sans reste 
sans dehors 

totalité présence accomplissement



puis vient 

















jeu

le moi devient jeu

il cesse d'être substance et devient mouvement
variation hasard liberté.

le  je  lui-même semble se fissurer dans le mot jeu  
une seule lettre suffit pour faire passer 
l'identité vers l'activité

je → jeu


le sujet n'est plus celui qui possède 
le monde  

il entre  dans le monde comme 
dans un jeu




puis 

lac

le mouvement se ralentit

après le jeu l'étendue calme

le lac est surface et profondeur miroir et abîme
immobilité apparente sous laquelle 
quelque chose demeure 
en mouvement

le lac peut être lu comme une image 
du sujet lui-même 

surface visible / profondeur invisible




puis

midi

le temps atteint son point de lumière maximale
le soleil est au zénith  les ombres 
diminuent


c'est peut-être le moment où le moi le jeu et le lac 
cessent de s'opposer 

le monde devient presque 
sans ombre




puis 

temps

mais cette immobilité lumineuse 
n'abolit pas le temps 

elle le rend
sensible

le midi est précisément ce moment paradoxal où le temps 
semble suspendu parce que la lumière 
est à son comble



enfin 

sans but

cette dernière expression libère toute la suite 
de la nécessité d'une destination


la marche n'a plus besoin d'arriver
le jeu n'a plus besoin de gagner
le temps n'a plus besoin de conduire quelque part
le lac n'est plus paysage à atteindre

le  moi-même tout entier  peut alors être 
compris non comme 

une possession de soi mais comme 
une présence sans projet



on pourrait entendre la chaîne ainsi 

moi-même  
le sujet

tout entier  
la totalité

jeu 
le devenir

lac  
l'immobilité

midi 
la lumière

temps 
la durée

sans but 
la libération de la finalité




il y a 
un jeu sonore très beau entre 
je et jeu 

je — jeu — lac — midi — temps


le  je  commence par vouloir être  tout entier mais il découvre finalement qu'il n'a peut-être pas à se constituer comme totalité il peut simplement être là dans le jeu du monde au bord du lac  à midi dans un temps sans but


cela rejoint 
une intuition presque zen 

lorsque 
la finalité disparaît
l'instant cesse d'être un 
moyen et devient pleinement lui-même

alors 

moi-même tout entier

non plus celui qui cherche à devenir lui-même
mais celui qui ne manque plus de destination

jeu
le je se dénoue

lac
le monde devient miroir

midi
plus d'ombre à poursuivre

temps
simplement ce qui passe

sans but


et pour cette raison
sans manque



























frontière entre le temps cyclique et le temps linéaire encore  est magnifique 
parce qu'il peut presque se suffire à lui-même 

encore

poésie

en avant

sans devant


le mot

pousse

le mot


le souffle

déplace

le souffle













rien ne demeure

sauf

le passage


pierre

vent

eau

feu

corps

lumière

chaque chose

quitte

sa forme

et revient

autrement


le poème

ne marche pas

il devient

marche


ne chante pas

il devient

chant


ne cherche pas

il devient

recherche


encore

un pas


encore

un souffle


encore

le monde

en train

de commencer




encore le monde
encore la parole
encore le silence
encore l'étonnement

et lorsqu'il ne reste presque plus rien 

encore


un mot minuscule 
qui contient une étrange métaphysique du temps



***



l'étoile sépare et verse 

les vases communicants de la tempérance


entre les deux

une lumière

qui ne choisit pas


elle mesure

elle équilibre

elle laisse passer


un peu

de nuit

un peu

de feu

un peu

de silence


la distance

n'est plus

séparation

mais circulation


l'étoile

tient le ciel

à distance

et pourtant

verse

dans la nuit

quelque chose

qui rejoint

tout



ainsi la tempérance n'est pas retenue

mais passage


ne rien remplir

ne rien vider


laisser

les vases

communiquer

dans le silence

de la lumière



uno intuitu


un instant

d'un seul regard

sans détour

sans division

la chose

apparaît

avant le commentaire



la pierre

le ciel

le souffle

tout ensemble

non l'un après l'autre

mais

dans une seule présence



l'esprit

ne découpe plus

il contemple

et dans cette intuition

le monde

cesse un instant

d'être une somme

de choses

il devient

un seul

regard















au bord du monde encore une fois

non pas au bout du monde
mais à l'endroit où le monde
cesse d'être certain


encore une fois
revenir à cette lisière
où la terre devient presque lumière
où l'horizon ne sépare plus
le ciel de la mer
mais les confond

au bord du monde
les choses perdent leur nom
sans perdre leur présence

une pierre demeure
le vent passe
un oiseau traverse l'espace

et soudain
il n'y a plus rien à comprendre


















seulement cette proximité
presque douloureuse
de ce qui est


encore une fois


comme si toute existence
était une tentative de revenir
à un endroit
où nous n'étions jamais partis

au bord du monde
on découvre que la frontière
n'était pas devant nous

elle était dans notre regard

et lorsqu'elle disparaît
le monde ne finit pas

il commence



Au bord du monde

le monde commence à respirer

là où finit la carte

commence peut-être la présence

encore une fois vers l'horizon

encore une fois sans destination

le dernier rivage n'est jamais le dernier

quelque chose en nous

continue de regarder au-delà




avec vue sur le monde et tout comme ayant passé par ici 

qui repassera par là





bord

là où

la terre

cesse

et le vide

commence


un pas

encore

et le monde

change

de nature


au bord

rien ne tient

tout devient

passage


la mer

le ciel

la pierre

le corps

une même

respiration

et moi

à la limite

du visible

je demeure

sans avancer

sans reculer

simplement

présent

au bord

de ce qui

n'a pas encore

de nom




poésie

mouvement perpétuel


un mot

se lève

un autre

le suit

rien

ne s'arrête


la phrase

respire


elle avance

se défait

recommence


le vent

ne répète jamais

le même vent

la lumière

ne revient pas

sur la même pierre


ainsi

le poème

ne cherche pas

la fin

il cherche

le mouvement

encore

et encore

jusqu'à ce que

le mot

devienne souffle

et le souffle

devienne

silence















cette phrase peut se comprendre comme une thèse poétique 
sur le rapport entre rythme et signification


se tromper sur le tempo d'une phrase
c'est se tromper sur son sens



le sens n'est pas seulement contenu 
dans les mots

il naît aussi de leur vitesse de leurs pauses
de leurs accélérations de leurs reprises

de ce qui est retenu ou 
précipité















une phrase lue trop vite peut devenir affirmative 
alors qu'elle était hésitante

une phrase lue trop lentement peut devenir méditative 
alors qu'elle était tranchante

une pause déplacée peut transformer 
une relation entre deux mots

une accélération peut faire disparaître 
une nuance

le tempo est donc 
une grammaire invisible


on pourrait même dire 


le sens n'habite pas seulement ce que la phrase dit
mais la manière dont elle prend 
le temps de le dire


c'est particulièrement vrai en poésie

le blanc la coupure l'enjambement la répétition 
ne sont pas des ornements ajoutés au sens  
ils participent à sa constitution

chez un poète comme Celan par exemple une rupture 
dans le vers peut être une rupture 
de pensée

chez André du Bouchet l'espace entre les mots 
devient parfois une partie active 
de la proposition

chez Albiach la disposition typographique peut modifier 
la manière même dont la phrase est entendue

ainsi

le tempo n'est pas extérieur au sens
il est le sens en train de se produire



on pourrait prolonger la formule 

se tromper sur le tempo d'une phrase
c'est lui faire dire autre chose

car toute phrase possède 
une vitesse secrète
une respiration
une attente
un retard

parfois même 
un silence qui parle


lire
c'est retrouver cette vitesse

comprendre
c'est entrer dans son rythme





dans une formulation plus radicale 


une phrase n'a pas seulement un sens 
qu'il faudrait comprendre 

elle a un temps 
qu'il faut apprendre  à entendre





***



sans la musique la vie serait une erreur

car elle ne saurait plus

s'entendre


le monde

aurait encore

ses pierres

ses montagnes

ses corps

mais plus

le rythme

qui les relie



la musique ne corrige pas la vie

elle lui apprend

à danser

avec le hasard


à accueillir

la dissonance


à faire du silence

une partie

du chant


sans la musique le temps ne passerait plus

il tomberait


la musique

est peut-être

la grande affirmation

du devenir


un oui

qui ne demande pas

au monde

de s'arrêter


























quand je fus las de chercher j'appris

à faire des découvertes


ne plus poursuivre

ce qui se cache

ne plus forcer

la porte

regarder

ce qui vient










une pierre

un nuage

une lumière

un visage


le hasard commença à travailler

pour moi


je cherchais

moins

et je trouvais

davantage



car découvrir

n'est pas

atteindre

ce que l'on cherchait

c'est voir

apparaître

ce que l'on

ne cherchait pas





depuis que le vent fut mon adversaire

je fais voile à tout vent


ne plus lutter

contre ce qui vient


apprendre

la direction

dans la force contraire


faire de l'obstacle

une poussée


du refus

un élan


du vent

une alliance


je n'attends plus le temps favorable

je pars

avec le temps

quel qu'il soit



vent contraire

vent de travers

vent arrière


tout devient mouvement et la voile

ne demande plus

au vent


d'être autre que le vent

qu'il est















Nietzsche considère l’idée chrétienne 
comme l’antipode du principe d’affirmation

oui  mais 


il faut préciser fortement cette formule
car chez Nietzsche le christianisme n'est pas simplement 

l'opposé de l'affirmation 



il représente surtout dans sa critique généalogique
une certaine forme de négation de la vie

pour Nietzsche l'affirmation véritable dit oui à l'existence 
telle qu'elle est avec son devenir sa finitude 
sa souffrance son hasard
sa pluralité










elle ne demande pas au monde d'être autre qu'il n'est 
pour pouvoir l'aimer

le christianisme tel que Nietzsche le reconstruit et le critique 
opère selon un mouvement inverse  

il introduit une valeur supérieure au monde sensible
la vraie vie serait ailleurs 

dans le salut l'au-delà le Royaume 
la rédemption


le monde présent devient
alors 

quelque chose qu'il faut supporter corriger
dépasser ou racheter



c'est pourquoi Nietzsche peut voir dans l'idéal chrétien 
une opération de dévalorisation 
de l'ici-bas 


le corps contre l'âme
la terre contre le ciel
le devenir contre l'éternité
le désir contre la renonciation
la puissance contre l'humilité
l'affirmation contre le ressentiment



mais le point 
le plus subtil concerne la souffrance

l'affirmation nietzschéenne ne consiste pas à dire 
la vie est bonne parce qu'elle est agréable 

elle consiste à pouvoir dire oui même à ce qui fait souffrir
sans avoir besoin de transformer 

la souffrance en faute en châtiment ou en moyen 
d'accès à un autre monde


c'est ici que l'idée de l'éternel retour devient 
le test suprême de l'affirmation 




pourrais-tu vouloir que cette existence exactement 
telle qu'elle est se répète éternellement

si la réponse est oui, alors l'existence n'a plus besoin 
d'être justifiée par un au-delà 
d'elle-même


le christianisme dans la lecture nietzschéenne fonctionne 
au contraire comme une interprétation 
de la souffrance  

il lui donne un sens transcendant. 

la souffrance devient épreuve mérite
expiation voie de salut



Nietzsche soupçonne cette opération de rendre la vie 
dépendante d'une justification extérieure
 


Nietzsche considère l'idéal chrétien, dans sa forme ascétique, 
comme l'une des grandes expressions 
historiques de la négation 
de la vie, 

parce qu'il oppose à l'existence terrestre une valeur 
transcendante au nom de laquelle 
celle-ci est jugée



mais il y a un paradoxe magnifique  

Nietzsche ne veut pas simplement remplacer 
le  non  chrétien par un 
 oui superficiel


il cherche une affirmation tellement radicale 
qu'elle puisse absorber 
le négatif lui-même

le oui nietzschéen serait alors

oui au devenir
oui au corps
oui au hasard
oui à la terre
oui à la souffrance
oui à la contradiction
oui à ce qui advient
oui encore
et encore

jusqu'à pouvoir dire oui au 
oui lui-même

là se trouve peut-être la différence 
essentielle 

le christianisme demande à la vie pourquoi 
elle doit être sauvée  

Nietzsche cherche une pensée capable de dire 
que la vie n'a peut-être pas à être sauvée 
pour être affirmée


























 comme si 

deux mots seulement
mais une ouverture considérable

comme si 

suspend l'affirmation 
sans renoncer à la possibilité 
il ne dit ni cela est ni cela n'est pas 

il installe la pensée dans l'entre-deux de l'hypothèse 
de l'apparence et de la révélation



comme si le manque faisait signe

comme si l'absence était une présence en retrait

comme si le silence savait quelque chose que la parole ignore

comme si voir consistait moins à ajouter qu'à enlever














comme si 

le monde apparaissait davantage 
lorsqu'on cessait de vouloir 
le saisir





comme si  est peut-être 
la forme grammaticale de l'approche 

ne pas posséder le réel mais s'en approcher par 
une hypothèse sensible


il y a là 
une humilité métaphysique 

la pensée ne prétend plus dire 
ce qui est

elle crée l'espace dans lequel 
quelque chose 
pourrait 
être




toute poésie 
commence 
là 


comme si l'absence avait une lumière que la présence 
ne pouvait pas avoir

























 ô

toi qui reviens trois fois


retire-toi de la profondeur

quitte la chair de la parole

laisse une place au silence


ô

trois fois

ce qui fait mal

se retire

et l'espace commence


***














remarquer l’absence 
apprendre à voir par soustraction

cette formulation contient 
une véritable phénoménologie  de l’absence


ce qui manque fait parfois signe 
plus silencieusement 
que ce qui 

demeure

le paradoxe est que l'absence 
n'est pas le néant 

quelque chose peut manquer et pourtant 
continuer à agir sur notre 
perception 



une chaise vide une voix qui ne répond plus
une maison sans lumière
une trace interrompue 



le manque produit une forme 
de présence 
négative

ce qui demeure occupe l'espace 
ce qui manque le dessine

l'absence devient ainsi une sorte 
de contour invisible 

elle révèle parfois davantage la structure d'une chose 
que sa présence immédiate

nous remarquons la fenêtre 
parce qu'une lumière 
n'y est plus

nous percevons le silence parce 
qu'une voix était 
attendue


remarquer l'absence demande alors 
une attention particulière  

il ne suffit plus de regarder 
ce qui apparaît

il faut apprendre à percevoir ce que l'apparition 
laisse en dehors d'elle


d'où 
cette magnifique 
formule 

apprendre à voir par soustraction

voir par soustraction ce serait retirer progressivement 
tout ce qui encombre le regard pour découvrir 
ce que le regard ne savait pas 
qu'il cherchait

c'est une méthode presque ascétique 

ne pas ajouter
ne pas interpréter trop vite
ne pas remplir les blancs
ne pas remplacer le silence par une explication

mais demeurer devant le manque 
jusqu'à ce qu'il 
commence à 
parler


la soustraction devient alors une méthode de connaissance 
comme en peinture monochrome où presque rien 
n'est donné au regard 

c'est précisément la réduction des signes 
qui intensifie la perception

comme dans certaines écritures d'André du Bouchet ou 
d'Anne-Marie Albiach 

le blanc 
l'interruption 
l'espace entre les mots 
cessent d'être des 
vides  

ils deviennent 
des opérateurs de présence



on pourrait pousser 
la proposition jusqu'à cette formule 

voir ce qui est c'est regarder
voir ce qui manque c'est apprendre à voir


et peut-être 
plus radicalement 


l'absence n'est pas  ce qui reste 
quand la présence 
disparaît

elle est parfois la forme la plus discrète 
sous laquelle  la présence 
nous atteint




ainsi

voir par soustraction 

ce serait parvenir à un regard qui ne cherche plus à remplir le monde
mais qui accepte que quelque chose demeure 
inexpliqué absent en retrait 

et qui fait de ce retrait même 
un lieu d'apparition








vendredi, août 21, 2026

ne courez pas  
celui qui marche lentement arrive rapidement

cette phrase 
contient un paradoxe de la marche  

la lenteur n'est pas l'opposé de la vitesse
elle peut en être la forme 
la plus profonde


courir c'est souvent vouloir 
abolir la distance

le coureur se précipite vers l'arrivée et ce faisant 
traverse le chemin comme un obstacle

la marche lente au contraire 
habite la distance





















elle ne cherche pas à supprimer le temps 
elle en fait son allié

celui qui marche lentement arrive rapidement 
parce qu'il ne perd rien de ce qui 
permet d'arriver 

son souffle son équilibre son attention
son orientation

il avance 
sans se disperser



il y a aussi une distinction entre aller vite 
et avancer réellement


on peut courir et rester intérieurement 
immobile

on peut marcher lentement et traverser 
de grandes distances

la lenteur possède ainsi une efficacité paradoxale 
elle réduit les détours de l'impatience


dans une perspective plus philosophique arriver 
ne signifie peut-être plus atteindre 
un point final

arriver c'est être pleinement 
là où l'on est


celui qui court vers demain est toujours 
en retard sur le présent

celui qui marche lentement arrive 
à chaque pas



la phrase pourrait alors devenir 
une petite maxime 
de la randonnée 







ne courez pas
la montagne ne fuit pas
le chemin ne demande pas à être vaincu

marchez lentement votre pas connaît une vitesse 
que votre impatience 
ignore


celui qui ne gaspille aucun pas arrive 
avant celui qui en précipite
mille



et plus radicalement encore 



la lenteur n'est pas une manière 
de retarder 
l'arrivée 

elle est une manière de rendre 
chaque instant 
arrivant


























Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage.
Henri Michaux , Face aux verrous.

Du "Dao" originel
du commencement du réel
des signes célestes
des formes terrestres
des règles saisonnières
de l'examen des choses obscures
des esprits essentiels
de la chaîne originelle
de l'art du maître
des évaluations fallacieuses
de l'équivalence des moeurs
des résonances du "Dao"
de l'inconstance des choses
des paroles probantes
de l'utilisation des armes
montagne de propos
forêt de propos
du monde des hommes
du devoir de se cultiver
de la synthèse ultime


"ô le plus violent paradis"

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