chaque fragment de Bach est dimanche
Sollers
cette formule ne parle pas d'un jour
de la semaine
elle parle d'une qualité
du temps
le dimanche est ici
le temps délivré de l'urgence
le temps
qui ne produit pas
le temps
qui n'est plus compté mais habité
dire que chaque fragment de Bach est dimanche c'est dire
que sa musique suspend le calendrier et ouvre
une autre temporalité
chez Johann Sebastian Bach même les œuvres les plus brèves donnent souvent l'impression d'appartenir à une totalité plus vaste un prélude un choral une invention ne sont pas des morceaux détachés chacun porte en lui une architecture entière
le fragment n'est jamais un débris
il est un monde complet
c'est pourquoi il peut être dimanche
il contient déjà le repos et l'accomplissement
dans la tradition chrétienne le dimanche est aussi le jour où le temps ordinaire s'ouvre à l'éternité Bach sans abolir le temps lui donne une profondeur verticale les notes ne s'écoulent pas seulement les unes après les autres elles semblent faire apparaître un ordre qui les dépasse
chaque mesure devient
une respiration de l'invisible
chaque cadence
est un retour à la source
chaque fragment de Bach est dimanche
les heures y cessent
de courir
elles apprennent
à résonner
le temps n'avance plus
il fleurit
Bach ne compose pas des instants
il compose une demeure
pour les instants
chaque fugue est une cathédrale
où le silence chante
le dimanche est peut-être un prélude que
Dieu laisse ouvert
chez Bach une seule note connaît déjà
le chemin du retour
le repos n'est pas l'arrêt de la musique
il est son centre invisible
l'éternité n'interrompt pas le temps
elle lui donne une profondeur
chaque fragment de Bach est un morceau d'infini
qui a accepté de prendre la mesure
d'une respiration
chaque fragment de Bach est dimanche
parce qu'il rappelle que la musique
la plus haute ne remplit pas
le temps
elle le sanctifie