écoute la flûte de roseau se plaindre
et discourir de la séparation
depuis que l’on m’a coupé de la roselière
à travers mes cris hommes et femmes se sont plaints
je veux un cœur déchiré par la séparation
pour y verser la douleur du désir
quiconque demeure loin de sa source
aspire à l’instant où il lui sera à nouveau uni
moi je me plains en toute compagnie
je me suis associé à ceux qui se réjouissent comme à ceux qui pleurent
chacun m’a compris selon ses propres sentiments
mais nul n’a cherché à connaître mes secrets
mon secret pourtant n’est pas loin de ma plainte
mais l’oreille et l’œil ne savent le percevoir
le corps n’est pas voilé à l’âme ni l’âme au corps
cependant nul ne peut voir l’âme
le son de la flûte est du feu et non du vent
que s’anéantisse celui à qui manque cette flamme
c’est le feu de l’amour qui est dans le roseau
c’est l’ardeur de l’amour qui fait bouillonner le vin
la flûte est la confidente de celui qui est séparé de son ami
ses accents déchirent nos voiles
qui vit jamais un poison et un antidote comme la flûte ?
qui vit jamais un consolateur et un amoureux comme la flûte ?
la flûte parle de la Voie ensanglantée de l’Amour
elle rappelle l’histoire de la passion de Majnun
à celui-là seul qui a renoncé au sens est confié ce sens
la langue n’a d’autre client que l’oreille
Mawlana Rûmî
***
écoute la flûte de roseau se plaindre
ces mots ouvrent le Masnavi du grand poète
mystique persan
Jalal ad-Din Rumi
la flûte de roseau ney
y devient le symbole de l'âme humaine
écoute la flûte de roseau se plaindre
écoute
la vérité commence par une disponibilité
la flûte de roseau ne chante pas sa propre musique
elle ne possède qu'une voix de manque
si elle se lamente
c'est parce qu'elle a été coupée du roseau dont elle provenait
son chant est la mémoire d'une origine
ainsi en est-il de l'homme
chaque être porte en lui la nostalgie d'une unité perdue
ce que nous appelons désir
amour quête ou inquiétude n'est peut-être que l'écho
de cette séparation première
la plainte de la flûte n'est pas un désespoir
elle est le souffle même de l'espérance
sans la coupure
il n'y aurait ni musique ni prière
le roseau vidé devient un instrument
parce qu'il est traversé par un souffle qui n'est pas le sien
de même
l'être humain devient pleinement lui-même
lorsqu'il cesse de ne vouloir parler qu'en son propre nom
et consent à laisser passer un souffle
plus vaste que lui
la plainte de la flûte est donc un chant de retour
elle rappelle que toute existence est un exil
mais aussi que toute nostalgie authentique est déjà
une direction vers la demeure intérieure
écouter la flûte
c'est apprendre que la blessure peut devenir musique
que le manque peut devenir présence
et que le silence d'où naît le souffle est peut-être
la voix la plus proche de l'Infini
