le merveilleux
n'est pas l'apparition de l'impossible
mais l'apparition soudaine
de l'inaperçu
le merveilleux commence lorsque
le familier cesse d'être
évident
une pierre
n'est pas seulement une pierre
dès que nous la regardons assez longtemps pour ne plus savoir
exactement ce qu'est une pierre
le merveilleux n'ajoute rien au monde
il retire l'habitude qui le recouvrait
un arbre
quelque chose qui pousse silencieusement depuis un temps
que nous ne pouvons pas imaginer
une montagne
une durée devenue visible
la neige
le paysage momentanément rendu blanc
au point de devenir presque
irréel
la pluie à la fenêtre
le monde transformé en murmure
le brouillard
ce qui montre que voir n'est jamais tout voir
une ombre
la présence d'une absence de lumière
le silence
le merveilleux lorsqu'il n'a plus besoin de spectacle
l'aube
chaque matin
le monde recommence sans avoir besoin
de recommencer
la nuit
non pas l'absence du monde mais
son retrait partiel
une étoile
une lumière qui arrive
après avoir traversé l'immense
le merveilleux
la rencontre entre une chose minuscule
et une attention infinie
une feuille tombe
rien d'extraordinaire
Mais pourquoi cette chute nous touche-t-elle parfois davantage
qu'un événement considérable
le merveilleux
ne se mesure pas à la grandeur de ce qui arrive
il se mesure à la profondeur
de l'attention
une goutte d'eau contient déjà le ciel
une fissure dans un mur contient le temps
une vieille porte contient les passages de ceux qui l'ont ouverte
un chemin contient tous les pas qui l'ont formé
le merveilleux est ce qui demeure lorsqu'on cesse
de demander aux choses d'être utiles
une pierre devient merveilleuse lorsqu'elle cesse
d'être seulement un obstacle
une forêt lorsqu'elle cesse d'être seulement
un espace à traverser
une montagne lorsqu'elle cesse d'être seulement
un sommet à atteindre
la poésie commence lorsque l'usage
s'interrompt
le merveilleux est alors une désappropriation du monde
ne plus posséder
ne plus immédiatement nommer
ne plus classer
regarder
écouter
attendre
le merveilleux est parfois une forme d'ignorance retrouvée
savoir que l'on ne sait pas exactement ce que l'on voit
retrouver
l'étonnement avant l'explication
le thaumazein
cette première secousse de la pensée devant ce qui est
pourquoi y a-t-il quelque chose
pourquoi cette lumière
pourquoi cette montagne
pourquoi moi ici maintenant
pourquoi le monde continue-t-il d'exister
sans nous demander notre
permission
le merveilleux ne répond pas
il approfondit la question
il rend l'existence plus énigmatique sans nécessairement
la rendre plus obscure
le merveilleux
l'étrangeté du réel lorsqu'il
apparaît sans le voile de l'habitude
il y a aussi un merveilleux de la répétition
chaque matin revient
aucun matin n'est exactement le même
le soleil se lève
la rivière coule
le vent passe
nous disons encore
le merveilleux est précisément dans ce encore
la répétition n'est jamais pure répétition
chaque retour introduit une différence
même chemin
autre lumière
même montagne
autre saison
même poème
autre lecteur
même vie
autre âge
le merveilleux est ce qui rend le même différent
il existe enfin un merveilleux sans événement
rien ne se passe
et pourtant quelque chose a lieu
une heure de marche
une fenêtre ouverte
le froid sur le visage
un silence dans la forêt
la lumière qui descend lentement sur les arbres
ce merveilleux-là est le plus difficile à reconnaître
parce qu'il ne réclame aucune croyance
il ne demande pas d'être
cru
il demande seulement d'être
vu
le véritable glossaire du merveilleux ne devrait pas définir
les choses merveilleuses
il devrait plutôt recueillir les moments où
le monde cesse de nous être indifférent
la pierre
l'eau
le vent
la neige
le feu
l'arbre
le silence
le visage
la marche
la lumière
la nuit
le temps
la mort
l'amour
derrière chacun de ces mots
une question qui demeure
ouverte
comment
avons-nous pu
vivre si longtemps parmi ces choses
sans voir qu'elles
étaient
là