Le 16 juin 1904 Dublin se réveille et avec elle se met en mouvement une Odyssée sans navire sans rame sans tempête une Odyssée de trottoirs de tramways de vitrines de pubs de portes de maisons de journaux de cercueils de lettres de bière de savon de reins de viande chaude de poussière et de lumière et au milieu de cette immense circulation
Leopold Bloom se lève
Il est huit heures du matin
La journée commence dans une maison ordinaire au 7 Eccles Street et déjà quelque chose d’homérique est là mais déguisé sous la banalité domestique Bloom prépare le petit déjeuner pense à Molly pense à ce qu’il va manger pense au rein qu’il pourrait acheter pense au chat entend les bruits de la maison regarde le monde avec cette attention légèrement décalée qui sera la sienne toute la journée
Ulysse
n’est plus sur la mer
Ulysse est dans une cuisine
il n’a pas de casque de bronze ni de glaive ni de navire noir
il a un chapeau une veste des chaussures
un corps d’homme mûr et une pensée
qui ne cesse de bifurquer
La mer de Bloom est Dublin
chaque rue devient une vague chaque carrefour une île
chaque boutique une escale chaque visage
rencontré une apparition chaque
souvenir une terre ancienne
qui surgit sous le présent
Et Bloom marche
Il sort dans la ville
il porte avec lui son absence de maison car être dehors c’est déjà être séparé du foyer et son foyer lui-même est devenu incertain Molly est là mais quelque chose les sépare depuis longtemps quelque chose de silencieux quelque chose que Bloom pressent sans pouvoir entièrement le saisir
L’Odyssée commence donc par une absence
il avance dans les rues comme Ulysse avançait parmi les îles mais les monstres de Bloom sont des pensées des souvenirs des embarras des regards des désirs des humiliations des morts des petites inquiétudes qui traversent l’esprit comme des poissons rapides sous la surface
il entre dans les boutiques
il regarde les enseignes
il entend des fragments de conversation
il pense à la publicité à l’argent au corps à la nourriture
aux femmes aux hommes à la religion aux langues
aux morts aux vivants
chaque chose en appelle une autre
un mot fait surgir un souvenir
un souvenir fait surgir une image
une image fait apparaître une rue
une rue fait apparaître une personne
une personne fait surgir un désir
le désir lui-même ouvre une autre chambre de la mémoire
ainsi la pensée de Bloom ne marche jamais en ligne droite
elle dérive
elle revient
elle repart
elle fait de chaque objet une porte
le monde extérieur devient peu à peu le paysage intérieur
puis vient le cortège funèbre de Paddy Dignam
Bloom descend vers les morts
voici l’Hadès
mais l’Hadès de Joyce n’est pas une caverne mythologique
c’est un cimetière de Dublin
les chevaux avancent
la voiture roule
les conversations continuent
les vivants parlent des morts et les morts semblent presque
continuer leur vie dans la mémoire des vivants
Bloom pense à Rudy son fils mort lorsqu’il était encore enfant
et soudain sous le personnage banal de l’employé de publicité
apparaît une blessure immense
son Odyssée est aussi celle d’un père privé de fils
il ne cherche donc pas seulement une maison
il cherche une forme de filiation
peut-être est-ce pour cela que Stephen Dedalus prendra plus tard
dans son esprit une place étrange
et presque paternelle
le père cherche le fils
le fils cherche le père
Télémaque et Ulysse se déplacent dans la même ville
sans savoir encore qu’ils se cherchent
puis Dublin continue
toujours Dublin
la ville devient une machine gigantesque
à produire des rencontres
les rues se croisent
les voix se superposent
les journaux parlent
les hommes parlent
les hommes parlent du monde
le monde parle à travers eux
Bloom traverse cette circulation sans jamais
devenir tout à fait un héros
c’est précisément cela qui fait de lui
un héros nouveau
son héroïsme n’est pas celui de la force
il est celui de la continuité
continuer
marcher
supporter
observer
penser
revenir
être encore là
il n’affronte pas le Cyclope avec une lance
il rencontre la violence sous la forme d’un homme enfermé
dans ses certitudes et dans son nationalisme
le monstre n’a plus un seul œil au milieu du front
le monstre est devenu
une conscience qui ne voit qu’une seule chose
Bloom lui oppose autre chose
la multiplicité
la tolérance
le doute
la capacité de considérer plusieurs vérités à la fois
mais l’Odyssée de Bloom n’est jamais seulement morale
elle est charnelle
elle sent la nourriture
la sueur
le savon
la bière
la mer
la chair
le papier
la pierre
le cheval
la pluie
la poussière
la ville entière entre dans son corps par les sens
il marche et Dublin devient une immense circulation organique
les rues sont des artères
les habitants sont des cellules
les tramways sont des nerfs
les pubs sont des organes
les journaux sont des membranes
la pensée est le courant électrique qui traverse tout cela
et Joyce transforme progressivement la ville en corps humain
puis vient le soir
la lumière baisse
les rues changent de couleur
la ville semble devenir plus liquide
les voix deviennent musique
les mots eux-mêmes commencent à perdre leur stabilité
le langage se met à chanter
Bloom avance encore
toujours séparé
toujours relié
toujours dehors
toujours en direction de quelque chose qui ressemble au retour
puis vient la nuit
et l’Odyssée bascule dans le rêve
la réalité se défait
les identités deviennent instables
les morts reviennent
les objets parlent
les désirs prennent forme
la ville devient théâtre
le théâtre devient cauchemar
le cauchemar devient carnaval
Bloom traverse cet espace
comme un homme qui traverse son propre inconscient
il n’est plus seulement Leopold Bloom
il est père
mari
fils
étranger
homme désirant
homme désiré
homme humilié
homme puissant
homme impuissant
homme vivant
homme déjà presque mort
toutes les identités qu’un homme peut porter
passent à travers lui
puis peu à peu tout retombe
le délire se dissipe
il reste deux hommes
Bloom et Stephen
le vieil homme et le jeune homme
le père possible et le fils possible
deux êtres qui n’ont pas grand-chose en commun
et qui pourtant marchent ensemble dans la nuit
ils parlent
ils s’éloignent
ils avancent
quelque chose de très ancien se joue dans cette marche
Ulysse retrouve Télémaque
mais Joyce ne nous donne pas une reconnaissance éclatante
il n’y a pas de trompettes
pas de révélation
pas de héros qui se découvre soudain dans son identité
il y a seulement deux hommes dans Dublin la nuit
deux consciences qui se rencontrent
puis Bloom rentre
il revient à Eccles Street
Ithaque est une maison ordinaire
le royaume est une chambre
le retour est une porte
l’épopée entière se contracte jusqu’à l’espace domestique
le grand voyage de Bloom se termine non par une victoire
mais par une présence
il est revenu
c’est tout
et c’est peut-être immense
car après avoir traversé la ville entière il retrouve le lieu
dont il était séparé depuis le matin
Molly est là
elle dort ou elle pense
et pendant que Bloom rejoint le sommeil
une autre voix commence
une voix qui ne marche plus dans les rues
mais qui marche dans la mémoire
la voix de Molly
alors la Pénélope de Joyce n’attend pas
silencieusement son Ulysse
elle parle
elle pense
elle désire
elle se souvient
elle traverse elle aussi l’espace entier de sa conscience
et la langue devient fleuve
la ponctuation disparaît
les souvenirs se mêlent
le corps
le désir
la jalousie
l’enfance
Gibraltar
les hommes
les fleurs
Bloom
et cette affirmation qui revient comme
une respiration profonde
oui
oui
oui
ainsi l’Odyssée se referme
mais elle ne se ferme pas vraiment
car Bloom n’a pas vaincu les monstres
il n’a pas conquis de royaume
il n’a pas rapporté de trésor
il a simplement traversé une journée
une seule journée
Joyce a fait de cette journée tout l’univers
le héros moderne n’est plus celui qui accomplit
des exploits extraordinaires
c’est celui qui habite jusqu’au bout l’infinie
étrangeté de l’ordinaire
le voyage n’était pas au-delà des mers
il était dans la ville
dans le corps
dans la mémoire
dans le langage
dans le désir
dans le temps même
et
Dublin devient Ithaque
Ithaque devient Dublin
la mer devient rue
le monstre devient voisin
le Cyclope devient idéologie
l’Hadès devient cimetière
les Sirènes deviennent musique
Circé devient rêve
Télémaque devient Stephen
Pénélope devient Molly
et Ulysse
enfin
devient Leopold Bloom
un homme qui marche
un homme qui pense
un homme qui perd
un homme qui désire
un homme qui revient
un homme parmi les hommes
un homme presque sans gloire
mais dont chaque pas transforme le monde en épopée
peut-être est-ce cela que Joyce découvre
il n’existe pas de petite journée
il n’existe pas de vie ordinaire
il n’existe pas de rue sans Odyssée
il suffit qu’un homme marche
et que le langage le suive
pour que Dublin devienne la mer
pour que le présent devienne l’éternité
et pour qu’un homme quelconque
au milieu d’une journée quelconque
devienne
pendant quelques heures
Ulysse