la fabrique du rhizome est la conjonction
Et… et… et…
jamais le centre
jamais l’origine unique
une racine en rencontre une autre
une ligne bifurque
une pousse traverse la pierre
le rhizome ne procède pas par identité
mais par voisinage
et la pensée elle-même
devient souterraine
elle ne conclut pas
elle relie
et ceci
et cela
et encore autre chose
jusqu’à ce que le et cesse d’être un mot et devienne
une manière d’exister
et la pierre
et l’eau
et le vent
et la lumière
chaque et ouvre une bifurcation
rien ne se ferme
rien ne conclut
le monde avance
par connexions successives
la poésie comme
désobéissance à la grammaire ordinaire
la langue commune impose des rapports logiques
entre les propositions
la subordination est précisément l'un des principaux
instruments de cette organisation
je viens parce que tu m'appelles
je partirai quand la nuit tombera
je sais que tu viendras
chaque proposition dépend d'une autre
la syntaxe établit donc une hiérarchie
une proposition principale commande une autre dépend d'elle
supprimer les conjonctions de subordination
c'est casser cette hiérarchie
on obtient
je viens
tu m'appelles
la nuit tombe
je pars
tu viens
les phrases ne sont plus reliées par une causalité
explicitement donnée
elles sont juxtaposées
et c'est là que commence le poétique
la juxtaposition contre la subordination
la subordination dit au lecteur
voici le rapport entre les choses
la juxtaposition lui dit
voici les choses à toi de découvrir leur rapport
c'est une différence fondamentale
dans
la nuit tombe parce que le soleil disparaît
la relation causale est imposée
dans
le soleil disparaît
la nuit tombe
la relation demeure ouverte
le lecteur peut y voir
une causalité
une simultanéité
une métaphore
une succession
ou simplement deux événements placés côte à côte
le texte devient ouvert
open text
la poésie comme sabotage
le mot sabotage est particulièrement intéressant
la poésie ne détruit pas nécessairement la langue
elle sabote ses automatismes
elle retire les articulations habituelles
elle enlève les connecteurs
elle fracture la syntaxe
elle laisse les mots entrer en contact directement
le poème devient alors moins une construction logique
qu'un champ de voisinages
c'est très proche
de l'idéogramme de Pound
deux éléments placés ensemble peuvent produire un troisième
sens qui n'est contenu littéralement
dans aucun des deux
montagne
neige
corbeau
il n'est pas
nécessaire d'écrire
le corbeau vole au-dessus de la montagne enneigée
la relation est laissée au lecteur
l'ignorance comme méthode
ignorance
est encore plus radical
il ne signifie pas nécessairement ne rien savoir
il peut signifier
ne plus savoir d'avance comment les choses
doivent être reliées
le poète devient momentanément ignorant
des habitudes syntaxiques
il ne dit plus
ceci dépend de cela
mais
ceci — ceci — ceci
c'est une sorte de retour à une langue antérieure
à la hiérarchie logique
l'enfant pourrait dire
pluie
chien
fenêtre
maman
neige
avant que la grammaire
ne transforme cette succession en récit organisé
le vers comme unité autonome
la conséquence est décisive
chacun formant par exemple un vers
le vers devient alors une unité de présence
chaque énoncé existe seul
il ne doit plus nécessairement expliquer sa relation
avec le suivant
le poème avance par blocs de perception
c'est très proche de certaines écritures de Mallarmé de Pound de Tzara mais aussi d'une autre manière d'André du Bouchet le blanc entre deux fragments devient une véritable articulation
ce qui relie les éléments n'est plus forcément
la syntaxe.
c'est l'espace
une autre conception de la pensée
cette pratique
possède finalement une portée philosophique
la grammaire ordinaire
nous apprend à penser en termes de
cause → conséquence
condition → résultat
subordonnant → subordonné
avant → après
sujet → objet
le sabotage poétique
suspend momentanément ces relations
il ne dit plus
A explique B
il montre
A
B
et entre A et B apparaît un espace
dans cet espace
le lecteur pense
c'est peut-être la formule
la plus condensée de cette conception
la grammaire
relie les choses pour nous
la poésie les rapproche
et nous laisse découvrir leur relation
supprimer la subordination
c'est rendre au langage sa liberté de bifurcation
le poème n'est plus une phrase qui conduit quelque part
il devient un archipel
chaque vers est une île
le sens naît de la distance entre les îles.