la marche est la thermodynamique de la pensée
la formule est très forte parce qu'elle fait de la marche
non pas un simple déplacement du corps
mais une physique du devenir
intérieur
la thermodynamique étudie
les transformations
échanges d'énergie dissipation équilibre
irréversibilité
or la pensée lorsqu'elle marche semble obéir à
une dynamique analogue
elle se transforme
parce qu'elle circule
marcher
c'est mettre la pensée hors équilibre
une pensée immobile tend à se refermer
sur elle-même
elle répète ses propres formes tourne autour
des mêmes certitudes
le pas introduit une perturbation
un pas
déplacement du corps →
déplacement de l'attention → déplacement de la pensée
la marche produit ainsi une sorte
de déséquilibre fécond
elle empêche la pensée de rester
dans son état initial
on pourrait presque dire
penser en marchant
c'est fournir de l'énergie à la pensée
la marche dissipe
une partie de ce qui encombre l'esprit
se dissipe dans le mouvement
l'inquiétude la rumination l'excès de tension
ne sont pas nécessairement
résolus
ils sont
transformés par le rythme
le pas régulier fait ce que la pensée seule
ne parvient pas toujours à faire
il redistribue les forces
la marche ne supprime pas le désordre intérieur
elle lui permet de circuler
le pas comme unité élémentaire
il y a aussi une belle correspondance
entre le pas et la pensée
une marche est composée d'innombrables
gestes minuscules
aucun ne constitue à lui seul
le voyage
de même
une pensée → une autre → une autre
et soudain
une intuition apparaît
le sens n'était pas nécessairement contenu dans
un pas particulier
il est produit par la succession
organisée des pas
la marche est donc une pensée séquentielle
mais une séquence qui ne connaît pas
nécessairement
sa destination
et surtout
l'irréversibilité
la thermodynamique
introduit la flèche du temps
la marche aussi
chaque pas accompli appartient
désormais au passé
on peut revenir sur le chemin mais on ne peut pas refaire
exactement le même instant avec le même corps
la même lumière le même
état intérieur
la marche est donc
une expérience physique de la durée
le corps
avance dans l'espace
tandis que le temps avance
dans le corps
c'est peut-être là que la formule
rejoint Bergson
la pensée n'est pas une série d'états immobiles mais une durée
qui se transforme en se parcourant
elle-même
la marche
comme entropie créatrice
on pourrait pousser le paradoxe
la marche dépense de l'énergie produit de la chaleur
fatigue le corps
elle est donc
un processus dissipatif
mais cette dissipation peut produire
quelque chose de nouveau
une idée
une dépense physique devient
une économie mentale
le corps perd de l'énergie et la pensée
gagne parfois
de la clarté
ainsi
la marche brûle des calories
et libère des pensées
mais la pensée ne devient pas claire parce que le marcheur
aurait atteint un équilibre définitif
elle devient claire parce que certaines tensions
ont trouvé une nouvelle distribution
c'est pourquoi la formule peut finalement
se condenser en une véritable
poétique
la marche est la thermodynamique de la pensée
elle met le corps en mouvement
dissipe les anciennes formes
redistribue les forces
produit du désordre
et parfois dans ce désordre même
fait apparaître une forme nouvelle
la phrase
la plus simple
serait
marcher
c'est laisser la pensée
changer
d'état
thermodynamique
la pensée est une chaleur qui cherche
son passage
le corps marche
le sang circule
le souffle transforme l'énergie
en mouvement
rien ne demeure
immobile
la forêt
respire
la montagne
échange
le soleil disperse sa lumière
et nous avançons
dans cette grande
circulation
de matière
de chaleur
de hasard
la marche
est la thermodynamique
de la pensée
un pas
dissipe
un peu d'ordre
un autre
ouvre
un possible
penser
c'est peut-être
cela
transformer la chaleur du monde en chemin