le rocher et l'éternel retour
peuvent former une image très puissante
de la pensée de Nietzsche
à condition de ne pas prendre le rocher comme symbole
d'une immobilité absolue
le rocher semble être ce qui demeure
il résiste au temps au vent à la neige à l'érosion
il donne au regard l'impression
de l'éternité
mais Nietzsche nous apprendrait à nous méfier
de cette apparence
le rocher n'est pas immobile
il se fissure
il s'effrite
il devient caillou
le caillou devient sable
le sable retourne à la mer
la mer devient nuage
le nuage devient pluie
la pluie retrouve la montagne
le rocher n'est donc pas l'éternité comme
permanence d'une forme
il peut devenir l'image de l'éternel retour comme retour
incessant des transformations
le rocher demeure
parce qu'il ne cesse de devenir autre
du nuage au caillou
du caillou au nuage
le retour n'est pas nécessairement le retour identique
d'une chose exactement semblable
chez Nietzsche, l'éternel retour est surtout
une pensée vertigineuse :
pouvoir vouloir que l'existence entière
avec chacun de ses instants
soit vécue encore
et encore
le rocher devient alors
une sorte d'épreuve
il ne demande pas
combien de temps vais-je durer
il semble demander
peux-tu dire oui à tout ce qui te constitue
y compris à ce qui se brise
le rocher contient ainsi simultanément
l'éternité et la destruction
sa masse paraît éternelle.
son devenir est éphémère
sa permanence est faite d'érosion
c'est peut-être là une très belle image du nietzschéisme
ne pas chercher l'éternel dans ce qui
ne change pas
mais dans la capacité de dire oui au
changement lui-même
le rocher ne revient pas comme
rocher
il revient autrement
pierre
caillou
sable
poussière
nuage
pluie
pierre
la matière change de figure
mais le cycle continue
l'homme lui aussi
est pris dans cette circulation
il voudrait être un rocher
stable identique à lui-même protégé du devenir
mais il est plutôt une forme provisoire
du devenir
l'éternel retour pourrait murmurer
au marcheur
ne demande pas à la montagne
de te promettre
l'éternité
regarde-la se
défaire
elle t'enseigne une éternité qui
ne conserve rien
le sommet tombe
le caillou roule
le sable voyage
le nuage revient
rien ne demeure identique
et pourtant rien
n'est perdu
le rocher serait ainsi moins l'image de l'éternel
que son paradoxe minéral
ce qui semble immobile est déjà
en train de revenir
les Dolomites septembre 2026