l'infinie variété des paysages
nous démontrait sans cesse que nous n'avions pas encore
connu toutes les formes de bonheur
de méditation ou de tristesse
qu'ils pouvaient
envelopper
André Gide
les nourritures terrestres
le monde
ne cesse d'inventer des visages
aucune vallée
ne répète exactement une autre vallée
aucun rivage
ne reproduit le silence d'un autre rivage
aucune montagne
n'élève vers le ciel la même pensée de pierre
la Terre semble éprouver
une joie inépuisable à varier ses formes
comme si la diversité était le premier
langage de l'être
nous croyons souvent voyager dans l'espace
en réalité
nous voyageons parmi
des possibilités de conscience
chaque paysage révèle
une manière différente d'habiter le temps
les marais enseignent
la lenteur des métamorphoses invisibles
les hauts plateaux
ouvrent l'esprit à une respiration plus vaste
les forêts
nous reconduisent vers
une profondeur antérieure aux mots
les falaises
nous donnent le sentiment de l'abîme
les plages immenses
nous apprennent la douceur de ce qui n'a pas de limites
le bonheur lui-même
possède
une géographie secrète
il existe
un bonheur de la lumière matinale
glissant sur les pierres
froides
un bonheur des chemins rectilignes
qui semblent prolonger la pensée
jusqu'à l'horizon
un bonheur du vent
qui efface les traces derrière le voyageur
un bonheur des grandes étendues
où le regard n'est plus
arrêté par rien
aucun de ces bonheurs ne ressemble à un autre
parce que chacun révèle
une manière particulière d'être accordé au monde
il en est de même pour la méditation
certaines vérités
ne peuvent être pensées qu'au bord de la mer
où chaque vague répète le mouvement même de l'apparition
et de la disparition
d'autres n'apparaissent qu'au sommet des montagnes
dans cet air raréfié où les idées deviennent
aussi transparentes que le ciel
d'autres encore demeurent cachées dans les sous-bois
où la lumière hésite entre les branches
comme une pensée qui cherche sa naissance
même la tristesse possède
des nuances innombrables que seuls les paysages
savent éveiller
il y a la mélancolie des landes balayées par le vent
qui ne désespère de rien
mais regrette tout doucement l'invisible
il y a la tristesse des fleuves qui s'éloignent
sans jamais revenir
celle des glaciers
qui gardent le souvenir des âges
celle des chemins abandonnés
qui semblent attendre
un voyageur disparu depuis des siècles
ces tristesses
n'accablent pas
elles agrandissent l'âme
elles lui apprennent que toute perte
ouvre aussi
un espace où peut naître
une présence plus vaste
peut-être les paysages ne contiennent-ils pas ces émotions
peut-être les révèlent-ils seulement
ils sont comme des miroirs
dont chaque forme reflète
une région différente de notre être
nous ne découvrons pas le monde
nous découvrons
à travers lui
les continents encore inconnus de notre propre conscience
le voyage ne consiste pas à accumuler des lieux
mais à multiplier les façons d'exister
chaque horizon rencontré ajoute
une nouvelle possibilité à notre manière
d'habiter l'univers
nous devenons peu à peu contemporains
de la Terre entière
parce que chaque paysage dépose en nous
une qualité de silence
une couleur de lumière
une vibration du temps qui nous transforme à notre insu
alors naît
une intuition plus profonde encore
si les paysages semblent inépuisables
c'est peut-être parce que l'être lui-même
est inépuisable
la diversité des formes visibles
n'est que le rayonnement
d'une unique réalité qui se plaît à ne jamais se répéter
l'Un ne se manifeste pas malgré le multiple
il se révèle par lui
chaque vallée
chaque dune
chaque falaise
chaque torrent devient une modulation singulière
d'une même présence infinie
dès lors
le voyage ne peut avoir de terme
il restera toujours
une lumière
que nous n'aurons pas encore contemplée
une montagne
dont le silence nous est inconnu
une mer
capable d'inventer
une autre manière de penser l'éternité
et tant qu'il subsistera
un paysage que notre regard n'aura pas rencontré
il demeurera également en nous
une forme de bonheur
de méditation ou de tristesse qui attend encore
de venir au monde
c'est peut-être là
le plus grand enseignement de la Terre
l'infini n'est pas seulement au-delà des étoiles
Il chemine sous nos pas,
il épouse les lignes des collines,
il respire
dans le vent des plateaux et
dans le murmure des forêts
chaque paysage
est une épiphanie discrète de l'Être
chaque voyage
est une initiation à cette vérité sans fin
le monde
est plus vaste que notre regard
parce que notre âme est appelée à devenir
aussi vaste que
le monde