Vallon de Tamié octobre 2026
Lionel André / promenades / randonnées / arts / littératures / air du temps
Vallon de Tamié octobre 2026
une philosophie personnelle
Pars
n'attends pas que tout soit en ordre
n'attends pas d'avoir une raison
n'attends pas qu'un chemin te promette quelque chose
Pars simplement
quitte les habitudes
les heures comptées
les obligations inutiles
les paroles qui encombrent
ne cherche pas à devenir quelqu'un
dépouille-toi plutôt de ce que tu crois être
Marche
ne compte pas tes kilomètres
ne mesure pas ta valeur au dénivelé
ne fais pas du sommet une victoire
ni du sentier une épreuve
tu as suffisamment marché pour savoir
que l'essentiel n'est pas au bout du chemin
Regarde
la lumière froide sur les montagnes
la gelée blanche sur les toits
le bois ancien des chalets
la pierre humide
les herbes couchées sous le vent
ne demande rien au paysage
ne cherche pas à lui donner un sens
laisse-le exister sans toi
Ralentis
ne traverse pas les lieux trop vite
accorde ton pas à la pente
ta respiration à l'effort
ton silence à l'espace
laisse les heures perdre leurs contours
oublie l'heure du retour
renonce pour un moment à l'idée d'arriver
Marche avec Nietzsche
pour libérer la pensée de l'immobilité
Marche avec Rousseau
pour laisser les souvenirs se dénouer
Marche avec Rimbaud
pour préserver en toi le désir de partir
Marche avec Thoreau
pour retrouver ce qui demeure sauvage
mais surtout
marche sans maître
sans doctrine
sans chercher à vérifier une philosophie
fais de ton expérience ta seule mesure
Sois seul
non pour te séparer du monde
mais pour entendre ce qui demeure
lorsque les conversations s'arrêtent
Écoute
le torrent sous la neige
les branches dans le vent
le cri d'un oiseau au-dessus des alpages
le bruit régulier de tes chaussures sur la terre
n'ajoute pas de paroles au silence
accepte la fatigue
le froid
les hésitations
les jours où le corps avance moins facilement
ne cherche pas à retrouver celui que tu étais
marche avec celui que tu es devenu
souviens-toi des longues routes
des chemins traversés
des matins où tu ne savais pas encore
où tu dormirais le soir
garde de ces voyages
non la fierté des distances
mais la disponibilité à l'inconnu
ne transforme pas tes souvenirs en frontières
Repars
prends un chemin que tu ne connais pas
laisse une bifurcation modifier ton projet
accepte de ne rien découvrir d'extraordinaire
une pierre suffit parfois
un arbre
une lumière sur un mur
une petite route déserte
ne méprise jamais l'infime
ne cherche pas dans la montagne
une réponse à toutes tes questions
laisse certaines questions ouvertes
laisse le mystère demeurer
laisse le monde échapper à tes explications
marche sans vouloir posséder ce que tu vois
ne photographie pas tout
ne raconte pas tout
ne transforme pas chaque instant en souvenir
garde quelque chose qui n'appartienne qu'au silence
et lorsque tu atteindras un col
ne pense pas immédiatement au suivant
Arrête-toi
regarde la vallée d'où tu viens
les montagnes qui se prolongent
les chemins que tu ne prendras pas
accepte de n'en parcourir qu'une infime partie
ne regrette pas les routes impossibles
ni les départs remis à plus tard
habite pleinement celle qui s'ouvre devant toi
ne marche pas pour échapper au temps
marche pour en éprouver la profondeur
laisse les saisons te traverser
les années modifier ton regard
la lenteur devenir une forme de connaissance
n'oppose plus le mouvement à l'immobilité
découvre dans la répétition des pas
une manière de demeurer
et si un jour tu ne sais plus pourquoi tu marches
ne cherche pas immédiatement une réponse
continue encore un peu
Jusqu'à ce que le bruit de tes pas
la lumière
l'air
la pente
suffisent
ne demande pas au chemin
de te conduire ailleurs
demande-lui seulement
de te rendre plus présent
Marche
non pour ajouter quelque chose à ta vie
mais pour en retirer
tout ce qui t'empêche
de la voir
marcher
ne pas aller quelque part
mais entrer dans le monde
laisser derrière soi
les fonctions les noms les habitudes
un pied devant l'autre
et la pensée se déplace
la lenteur défait l'urgence
le silence défait le bruit
la solitude défait les appartenances
marcher avec Nietzsche
pour penser en mouvement
avec Rimbaud
pour rompre avec le monde assigné
avec Thoreau
pour retrouver le sauvage
avec Rousseau
pour laisser venir la rêverie
avec Gandhi
pour faire du chemin une résistance
marcher sans conquérir
sans mesurer
sans posséder
la montagne n'est plus un obstacle
le sentier n'est plus un moyen
le paysage n'est plus un spectacle
le corps appartient à la terre
la pensée appartient au mouvement
le temps appartient au pas
et parfois
au détour d'un chemin
dans le silence d'un plateau
sous la lumière froide du matin
on ne cherche plus rien
on est là
marcher
c'est cela
apprendre à être présent
vole donc ô orateur pille ô poète
prends au vent
son passage
à la pierre
sa lenteur
à l'eau
son silence
prends à la lumière
ce qu'elle ne montre pas
ramasse les fragments
les mots perdus
les poussières du monde
ne possède rien
déplace seulement
assemble
désassemble
que le poème
soit contrebande
qu'il dérobe au visible
son invisible
et rende au silence
ce qu'il lui a pris
***
Hermès Trismégiste
le monde visible procède de l'invisible
la multiplicité demeure dans l'unité
la nature est une intelligence en mouvement
l'homme porte en lui la mémoire du cosmos
connaître n'est pas accumuler
connaître est se transformer
l'œil regarde les formes
l'intelligence cherche leur origine
ce qui naît se transforme
ce qui disparaît change d'état
la mort n'est peut-être que le nom donné
à une métamorphose que les sens ne savent pas suivre
l'homme est terre et lumière
corps et intelligence
passage entre le visible et l'invisible
il cherche au-dehors
ce qu'il doit apprendre à reconnaître au-dedans
le silence ouvre la connaissance
la connaissance ouvre la présence
la présence reconduit vers l'unité
et le monde entier devient alors
un langage à déchiffrer
une manifestation à contempler
un mystère auquel participer