ce texte appartient à une tradition très ancienne où la parole
ne cherche pas seulement à décrire le réel mais à devenir
le lieu où le réel se dit lui-même
il mêle une inspiration biblique Je suis grecque Logos médiévale
la raison comme participation à l'être et mystique
la transparence à Celui qui est
il ne s'agit donc pas d'un éloge de l'ego mais au contraire
de son effacement
la formule inaugurale
car symphonique je suis
annonce d'emblée cette orientation Être symphonique
ce n'est pas être multiple ou confus
c'est être accordé
comme dans une symphonie où chaque voix trouve sa place dans une harmonie plus vaste le sujet humain affirme qu'il n'existe vraiment qu'en résonance avec un ordre qui le dépasse
le je devient
une chambre d'écho du monde
vient ensuite
la raison enracinée
la raison n'est pas ici l'intellect abstrait détaché de la vie elle plonge ses racines dans l'être même cette image s'oppose à la raison moderne conçue comme simple instrument de calcul la raison véritable est organique elle croît comme un arbre nourrie par une profondeur invisible
l'expression
raison radicative
prolonge cette idée le mot radicatif renvoie à la racine radix la pensée authentique est celle qui retourne sans cesse à son origine elle ne flotte pas au-dessus des choses elle s'enfonce dans leur source on retrouve ici une intuition commune à Heidegger Simone Weil ou encore André du Bouchet
penser
c'est revenir
à ce qui fait naître la présence
la raison alme et philotrophe
introduit deux qualificatifs rares Alme du latin almus signifie nourricière féconde bienfaisante Philotrophe signifie littéralement qui aime nourrir ou qui croît par amour
la raison cesse donc d'être froide elle devient puissance de croissance et de soin elle nourrit l'être au lieu de le dominer elle est une intelligence hospitalière
lorsque le texte affirme
la raison remise en l'être d'homme
il suggère que la véritable rationalité ne consiste pas à sortir de l'humain mais à le réconcilier avec sa vocation profonde la raison retrouve sa demeure naturelle
non pas le système mais l'existence
le sommet du texte est atteint avec
je suis le Logos qui parle du Logos dont il est
le terme grec Logos possède une richesse exceptionnelle il signifie à la fois parole raison mesure sens principe organisateur
chez Héraclite le Logos est la loi cachée du cosmos chez les Stoïciens il est la raison universelle dans l'Évangile selon Jean il devient le Verbe créateur
dire
je suis le Logos qui parle du Logos
ce n'est pas prétendre être Dieu c'est dire que la parole humaine participe à une Parole plus originaire le langage n'invente pas la vérité il la reçoit
le poète devient l'organe
d'une voix plus vaste que lui
la dernière phrase éclaire tout le passage
et
je ne suis rien
sinon
la transparence
ductile à Celui qui est
cette formule renverse toute tentation de grandeur personnelle le je n'a de réalité qu'en tant que transparence il n'est pas une substance close mais un passage
le mot ductile est remarquable
il évoque une matière capable de se laisser façonner sans se briser
l'homme est appelé à devenir
suffisamment souple pour laisser passer la lumière de l'Être
enfin
celui qui est
renvoie clairement au nom divin révélé à Moïse Je suis celui qui suis Exode 3,14
l'être humain ne possède donc pas l'être
il en est le reflet vivant
ainsi philosophiquement ce texte affirme une conception participative de la raison la pensée humaine ne produit pas le sens elle y participe
elle est enracinée dans l'Être nourrie par lui et orientée vers lui cette perspective rejoint à la fois Héraclite le Prologue de Jean Maître Eckhart Nicolas de Cues ou encore certaines intuitions de Heidegger sur le langage comme maison de l'être
poétiquement le texte repose sur une montée d'images végétales et musicales la raison est d'abord racine puis sève puis arbre invisible elle devient ensuite voix chant Logos jusqu'à s'effacer dans la transparence
le mouvement est celui d'une ascèse le je s'élève précisément parce qu'il consent à disparaître comme centre autonome
à la fin il ne reste plus un individu qui parle mais
une parole traversée par l'Être lui-même
le poème
devient alors
une clairière où
le langage cesse d'être
possession pour devenir lumière