une philosophie personnelle
Pars
n'attends pas que tout soit en ordre
n'attends pas d'avoir une raison
n'attends pas qu'un chemin te promette quelque chose
Pars simplement
quitte les habitudes
les heures comptées
les obligations inutiles
les paroles qui encombrent
ne cherche pas à devenir quelqu'un
dépouille-toi plutôt de ce que tu crois être
Marche
ne compte pas tes kilomètres
ne mesure pas ta valeur au dénivelé
ne fais pas du sommet une victoire
ni du sentier une épreuve
tu as suffisamment marché pour savoir
que l'essentiel n'est pas au bout du chemin
Regarde
la lumière froide sur les montagnes
la gelée blanche sur les toits
le bois ancien des chalets
la pierre humide
les herbes couchées sous le vent
ne demande rien au paysage
ne cherche pas à lui donner un sens
laisse-le exister sans toi
Ralentis
ne traverse pas les lieux trop vite
accorde ton pas à la pente
ta respiration à l'effort
ton silence à l'espace
laisse les heures perdre leurs contours
oublie l'heure du retour
renonce pour un moment à l'idée d'arriver
Marche avec Nietzsche
pour libérer la pensée de l'immobilité
Marche avec Rousseau
pour laisser les souvenirs se dénouer
Marche avec Rimbaud
pour préserver en toi le désir de partir
Marche avec Thoreau
pour retrouver ce qui demeure sauvage
mais surtout
marche sans maître
sans doctrine
sans chercher à vérifier une philosophie
fais de ton expérience ta seule mesure
Sois seul
non pour te séparer du monde
mais pour entendre ce qui demeure
lorsque les conversations s'arrêtent
Écoute
le torrent sous la neige
les branches dans le vent
le cri d'un oiseau au-dessus des alpages
le bruit régulier de tes chaussures sur la terre
n'ajoute pas de paroles au silence
accepte la fatigue
le froid
les hésitations
les jours où le corps avance moins facilement
ne cherche pas à retrouver celui que tu étais
marche avec celui que tu es devenu
souviens-toi des longues routes
des chemins traversés
des matins où tu ne savais pas encore
où tu dormirais le soir
garde de ces voyages
non la fierté des distances
mais la disponibilité à l'inconnu
ne transforme pas tes souvenirs en frontières
Repars
prends un chemin que tu ne connais pas
laisse une bifurcation modifier ton projet
accepte de ne rien découvrir d'extraordinaire
une pierre suffit parfois
un arbre
une lumière sur un mur
une petite route déserte
ne méprise jamais l'infime
ne cherche pas dans la montagne
une réponse à toutes tes questions
laisse certaines questions ouvertes
laisse le mystère demeurer
laisse le monde échapper à tes explications
marche sans vouloir posséder ce que tu vois
ne photographie pas tout
ne raconte pas tout
ne transforme pas chaque instant en souvenir
garde quelque chose qui n'appartienne qu'au silence
et lorsque tu atteindras un col
ne pense pas immédiatement au suivant
Arrête-toi
regarde la vallée d'où tu viens
les montagnes qui se prolongent
les chemins que tu ne prendras pas
accepte de n'en parcourir qu'une infime partie
ne regrette pas les routes impossibles
ni les départs remis à plus tard
habite pleinement celle qui s'ouvre devant toi
ne marche pas pour échapper au temps
marche pour en éprouver la profondeur
laisse les saisons te traverser
les années modifier ton regard
la lenteur devenir une forme de connaissance
n'oppose plus le mouvement à l'immobilité
découvre dans la répétition des pas
une manière de demeurer
et si un jour tu ne sais plus pourquoi tu marches
ne cherche pas immédiatement une réponse
continue encore un peu
Jusqu'à ce que le bruit de tes pas
la lumière
l'air
la pente
suffisent
ne demande pas au chemin
de te conduire ailleurs
demande-lui seulement
de te rendre plus présent
Marche
non pour ajouter quelque chose à ta vie
mais pour en retirer
tout ce qui t'empêche
de la voir






