Méséglise
lilas aubépines
bluets
coquelicots et pommiers
Guermantes
rivière à têtards
nymphéas et boutons d'or
rester seul en extase à respirer à travers le bruit
de la pluie qui tombe l'odeur
d'invisibles
lilas
Lionel André / promenades / randonnées / arts / littératures / air du temps
mort à jamais qui peut le dire
peut être que la mort n’est pas une fin mais un changement de seuil
une disparition pour le regard et non pour ce qui est
ce que nous appelons fin est peut être seulement un retrait
une manière pour la présence de se défaire de sa forme visible
car dire jamais suppose un point fixe
une certitude que rien ne viendra démentir et pourtant
tout dans l’existence déjoue ces certitudes
ce qui disparaît se transforme
ce qui se tait continue autrement dans des couches
que nous ne savons plus entendre
la question ne demande pas de réponse elle ouvre un espace
où le doute devient respiration
mort à jamais ou autrement présent
nous ne savons pas et peut être que ce non savoir
est la seule fidélité possible à ce qui nous dépasse
car affirmer serait fermer et cette phrase refuse de fermer
elle laisse la porte entrouverte
sur un mystère qui ne cherche pas à être résolu
mais simplement reconnu comme tel
une énigme calme
où la fin elle même hésite à être une fin
Ciel
voile immense au-dessus du monde
lumière suspendue espace sans bornes
horizon mouvant où s’accroche le regard
refuge et mesure du possible
palpable par le souffle et le temps
un autre mot
Ouaté
matière douce suspendue dans l’air
silence étouffé contours estompés
le monde semble ralentir
et chaque pas s’absorbe
dans un souffle feutré
Longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil me réveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler la lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de tenir le livre et de souffler la lumière. Comme je n’avais pas été attentif à la manière dont je m’étais endormi, il m’arrivait de me réveiller sans avoir la sensation de m’être endormi, et tout d’un coup de me trouver dans une obscurité complète, sans plus savoir où j’étais, sans souvenir précis du monde que j’avais quitté, et d’éprouver le vertige du retour dans le temps présent
mémoire involontaire
flux de conscience
longtemps
je
me
suis
couché
de
bonne
heure
mes
yeux
se
fermaient
si
vite
que
je
n’avais
pas
le
temps
de
me
dire
je
m’endors
une
demi‑heure
après
la
pensée
qu’il
était
temps
de
chercher
le
sommeil
me
réveillait
je
voulais
poser
le
volume
que
je
croyais
encore
dans
mes
mains
souffler
la
lumière
je
n’avais
pas
cessé
en
dormant
de
tenir
le
livre
et
de
souffler
la
lumière
je
ne
savais
plus
où
j’étais
le
monde
disparu
le
vertige
du
retour
dans
le
temps
présent
devient transparent
entr’ouvert par les pommiers en fleurs et autres impressions ou réminiscences le paradis se livre à Venise où coïncident l’art et la réalité à la surface translucide de rues faites d’eau qui transposent Combray et Balbec
les mosaïques couleur d’or couleur de l’éternité préfigurent la mort et la résurrection de Bergotte foudroyé par le petit pan de mur jaune de Vermeer
chaque être
est
détruit quand nous cessons
de le voir
puis
son apparition suivante
est
une création nouvelle
*
quand
je ne suis pas dans les nuages
je suis comme perdu
le cœur habite la voix
poésie pluviale
en terrain assez tendre
la poésie
se fait suivant la direction à peu près rectiligne
de la plus forte pente
le profil
en
V
tend à s'évaser avec le temps
en terrain dur
compact
la poésie se fait selon des fissures
cela donne
des directions plus capricieuses
le profil
est en
U
les branches s'allongent sans trop s'élargir
j’appuyais
tendrement mes joues contre les belles joues
de l’oreiller qui
pleine et fraîches
sont comme
les joues
de notre enfance
je frottais
bientôt minuit
*
il y a des êtres...
c'est à la chaleur que doivent être attribués les grands mouvements qui frappent nos regards sur la terre c'est à elle que sont dues les agitations de l'atmosphère l'ascension des nuages la chute des pluies et des autres météores les courants d'eau qui sillonnent la surface du globe et dont l'homme est parvenu à employer pour son usage une faible partie
*
l'amour
c'est l'espace et le temps rendus
sensibles au cœur
le temps
dont nous disposons chaque jour est
élastique
les théories et les écoles
comme les microbes et les globules
s'entre-dévorent et assurent par leur lutte
la continuité de la vie
en voyant ce corps insignifiant couché là je me demandais quelle table de logarithmes il constituait pour que toutes les actions auxquelles il avait pu être mêlé depuis un poussement de coude jusqu'à un frôlement de robe pussent me causer étendues à l'infini de tous les points qu'il avait occupés dans l'espace et dans le temps des désirs d'elle qui n'eussent été chez une autre chez elle-même cinq ans avant cinq ans après si indifférente
si
du moins
je ne manquerais pas
de la marquer au sceau de ce Temps
dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui et j’y décrirais les hommes cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace une place au contraire prolongée sans mesure puisqu’ils touchent simultanément comme des géants plongés dans les années à des époques vécues par eux si distantes
entre lesquelles
tant de jours sont venus se placer
dans le Temps
si
nous voulons
nous rappeler beaucoup
de choses
un grand nombre
de lieux
condition essentielle
:
les lieux doivent former
une série
et l’on doit se les rappeler dans l’ordre
de façon à pouvoir commencer à partir
de n’importe quel locus la série
et avancer ou reculer
à partir de lui
le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir
par l’excitation qu’il doit...
à des lieux nouveaux...
à des actes inaccoutumés...
à la causerie récente ...
et aux adieux
sous la lampe étrangère
qui le suivent encore dans le silence de la nuit ...
***
Mais ils se turent sous l’agitation des trémolos de violon qui la protégeaient de leur tenue frémissante à deux octaves de là et comme dans un pays de montagne derrière l’immobilité apparente et vertigineuse d’une cascade on aperçoit deux cents pieds plus bas la forme minuscule d’une promeneuse la petite phrase venait d’apparaître lointaine gracieuse protégée par le long déferlement du rideau transparent incessant et sonore
un pays de montagne
une cascade
une promeneuse
une confidente
si c’était
cette notion
du temps incorporé
des années passées non séparées de nous
que j’avais maintenant l’intention
de mettre si fort en relief
c’est qu’à ce moment même
dans l’hôtel du prince de Guermantes
ce bruit des pas
de mes parents reconduisant
M. Swann
ce tintement rebondissant
ferrugineux
intarissable
criard et frais
de la petit sonnette
qui m’annonçait qu’enfin M. Swann était parti
et que maman allait monter
je les entendis
encore
je les entendis
eux-mêmes
eux situés pourtant si loin
dans le passé
Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter, je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi.
Pour tâcher
de l’entendre de plus près
c’est en moi-même
que j’étais obligé de redescendre
C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais que je portais.
Quand elle avait tinté, j’existais déjà, et depuis, pour que je l’entendisse encore ce tintement, il fallait qu’il n’y eût pas eu discontinuité, que je n’eusse pas
un instant cessé d’exister, de penser, d’avoir conscience de moi, puisque cet instant ancien tenait encore à moi, que je pouvais encore retourner jusqu’à lui, rien qu’en descendant plus profondément en moi.
Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils contiennent tant de souvenirs de joies et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction.
Car après la mort le Temps se retire du corps, et les souvenirs, si indifférents, si pâlis, sont effacés de celle qui n’est plus et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, mais en qui ils finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus.
J’éprouvais
un sentiment de fatigue et d’effroi à sentir que tout ce temps si long non seulement avait, sans
une interruption, été vécu, pensé, secrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, moi, juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer.
La date à laquelle
j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray
si distant et pourtant intérieur
était
un point de repère
dans cette dimension énorme
que je ne me savais pas
avoir
J’avais le vertige
de voir au-dessous de moi
en moi pourtant
comme si
j’avais des lieues de hauteur
tant d’années