l'être n'est pas localisable
Nous pouvons situer une montagne une étoile une cellule un souvenir un événement Tout ce qui est peut être inscrit dans un lieu dans une durée dans un réseau de relations Mais l'être lui-même échappe à cette logique Demander où est l'être revient à supposer qu'il est une chose parmi les choses Or l'être n'est pas un étant Il est ce par quoi les étants sont
de même l'être n'habite pas le temps
Les choses naissent croissent vieillissent et disparaissent Les civilisations s'élèvent puis s'effacent Les galaxies elles-mêmes possèdent une histoire Mais l'être ne commence pas et ne finit pas Non parce qu'il durerait indéfiniment mais parce que la durée elle-même suppose déjà l'ouverture dans laquelle elle peut apparaître Le temps est une modalité de l'apparaître l'être est la condition de cet apparaître
Il est tout aussi impossible de situer l'être dans l'espace L'espace est déjà une manière selon laquelle les êtres se disposent les uns par rapport aux autres L'être n'occupe aucun volume Il ne possède ni centre ni périphérie Il n'est ni proche ni lointain Toute localisation présuppose déjà ce qui permet à un lieu d'être un lieu
cette impossibilité de le localiser révèle une autre impossibilité
celle de le transformer en concept
Un concept délimite Il distingue une chose d'une autre Il fixe des propriétés des critères une identité Conceptualiser c'est entourer quelque chose d'une frontière intellectuelle Mais l'être est précisément ce qui rend possibles toutes les déterminations sans jamais devenir lui-même une détermination particulière Dès qu'on croit l'avoir saisi dans une définition on ne tient plus que l'idée de l'être non son ouverture
C'est pourquoi les plus grands penseurs deviennent souvent plus silencieux à mesure qu'ils approchent cette question Parménide écrit un poème Plotin parle de l'Un en multipliant les négations Les maîtres de la théologie apophatique disent ce que Dieu n'est pas plutôt que ce qu'il est Heidegger invente une langue nouvelle non pour compliquer la pensée mais parce que le vocabulaire traditionnel de la métaphysique lui paraît devenu impropre à laisser paraître l'être
L'être n'est donc ni un objet de connaissance ni un objet de croyance Il est ce qui se manifeste dans toute rencontre authentique avec le réel Lorsqu'un paysage nous saisit lorsqu'une œuvre d'art suspend le temps lorsqu'un silence devient plus dense que toutes les paroles il ne se passe pas seulement quelque chose dans notre conscience il y a une modification de notre manière d'habiter l'apparaître Nous cessons momentanément de considérer les choses comme des objets disponibles Elles retrouvent leur présence
C'est peut-être pour cette raison que la poésie s'approche parfois davantage de l'être que le discours conceptuel Non parce qu'elle renoncerait à penser mais parce qu'elle ne cherche pas à enfermer Elle laisse les mots ouverts Elle ne définit pas elle montre Elle ne possède pas le réel elle s'en laisse approcher
Ainsi parler de l'être revient toujours à courir un risque celui de le transformer en une chose que l'on pourrait enfin maîtriser Mais l'être ne se laisse ni capturer ni stocker ni démontrer Il est plus proche qu'un objet plus intime qu'une pensée plus originaire que toute représentation
Peut-être faut-il alors renverser la question
au lieu de demander
Qu'est-ce que l'être
il faudrait demander
dans quelles expériences
cessons-nous pour un instant d'oublier l'être
Car l'être n'est peut-être pas ce que nous avons à découvrir mais ce dans quoi nous sommes déjà avant même de commencer à penser C'est pourquoi Heidegger pouvait parler de l'oubli de l'être non parce que l'être aurait disparu mais parce que notre attention se porte presque exclusivement sur les choses leurs usages leurs fonctions et leurs concepts en oubliant l'ouverture même qui les laisse apparaître Cette ouverture ne se trouve nulle part, parce qu'elle est le là de tout lieu le maintenant de tout temps
la condition silencieuse de toute présence