mercredi, octobre 29, 2025


J.H. Prynne né en 1936 à Kent en Angleterre est l’une des figures les plus singulières et influentes de la poésie britannique contemporaine après des études au Jesus College de Cambridge il devient professeur et tuteur dans cette même université où il reste longtemps une présence discrète mais décisive il publie ses premiers poèmes dans les années 1960 au sein du courant de la Cambridge School qui réunit des poètes expérimentaux tels que Andrew Crozier ou Tom Raworth

son écriture dense elliptique souvent hermétique explore la langue comme un organisme vivant elle mêle la science la philosophie la politique et la métaphysique dans un tissage complexe où le sens se déplace sans cesse refusant la transparence du discours poétique traditionnel Prynne conçoit le poème comme un lieu de résistance et de connaissance où la pensée s’incarne dans la matière même des mots

parmi ses recueils marquants on compte The White Stones 1969 Brass 1971 Down where changed 1979 ou The Oval Window 1983 son œuvre complète publiée en 2015 sous le titre Poems révèle une trajectoire d’une cohérence rare marquée par la rigueur intellectuelle et une attention profonde à la texture du langage

poète secret mais révéré Prynne incarne une poésie de l’intensité et de l’opacité volontaire une exploration inlassable de la limite entre parole et pensée entre perception et monde















 


cantos de la renaissance

la pierre devient homme le chercheur renaît de la matière  
non comme individu mais comme conscience minérale incarnée

un flux verbal sans ponctuation tissé de français
d’éclats de latin et d’espagnol comme une respiration multiple
















LA RENAISSANCE

je suis revenu du silence non pas vivant mais lucide la pierre m’a rendu au vent et le vent au souffle mon corps n’est plus qu’une phrase longue et lente inscrite dans la poussière in lapide vita est disait la voix avant de s’effacer et cette vie-là est plus calme plus vaste que toutes les vies

je marche entre les blocs comme entre les pages d’un livre ancien chaque angle me reconnaît chaque fissure me salue je ne distingue plus la matière du souvenir car tout est tissé dans le même fil el mundo respira dentro de sí mismo et je respire avec lui 


il n’y a plus 
de haut ni de bas 
seulement 
la gravité du sens

les pierres se lèvent autour de moi comme des constellations figées je comprends qu’elles ne furent jamais ruinées mais simplement patientes elles attendaient qu’un regard les nomme à nouveau et en les nommant je les réveille je me réveille je sens leur lente pulsation dans mes veines comme une prière de quartz

les anciens disaient que l’homme est le rêve de la pierre qui pense je suis ce rêve retourné à sa source
mes pensées sont lourdes et claires comme des blocs dans le soleil je porte en moi la mémoire des bâtisseurs anonymes la fatigue des gestes infinis chaque pas est un souvenir chaque souffle une reconstruction

je vois le monde se recomposer autour de moi les lignes s’alignent les ombres se plient en équilibre tout recommence non pas comme avant mais selon la mémoire du présent forma mutata non perit 


la forme changée ne meurt pas 
elle s’endort 

dans la matière et se réveille 
dans le regard

je marche vers l’horizon sans fin ni commencement le sol vibre d’une connaissance lente et circulaire
je sais désormais que bâtir c’est se souvenir que comprendre c’est écouter et qu’au cœur de toute pierre repose un cœur humain qui attend de battre à nouveau

ainsi se referme 
le cercle 

le rêve et la matière 
la mémoire et la chair 

tout est un 

tout est retour

lux in memoria memoria in lux 
et dans le dernier souffle du jour la pierre murmure encore 
non pas un adieu mais 
un recommencement








































 

cantos de La dissolution 
le moment où la voix du chercheur se fond dans celle de la matière
où la pierre devient pensée et la pensée 
devient lumière


un flux sans ponctuation
traversé de fragments latins et espagnols comme des échos 
d’un temps circulaire














LA DISSOLUTION

je ne sais plus où commence ma main ni où finit la pierre je respire et la poussière respire en moi nous partageons le même souffle le même oubli in principio erat forma et la forme se souvient du chaos qui l’a engendrée

la lumière descend sur les blocs comme une mémoire revenue je la vois se plier sur les arêtes tracer des chemins de feu entre les jointures le monde entier semble construit à partir d’un seul battement d’aile arrêté 

tout ce qui vit est fragment de ce battement arrêté 

le temps n’avance pas 
il tourne 

comme
un outil de taille 
dans la matière du réel

je ne creuse plus je m’enfonce lentement dans la logique de la pierre les grains de sable deviennent lettres les fissures deviennent phrases la piedra piensa cuando nadie la mira je le sais maintenant car je l’ai entendue dans un instant de silence absolu où même ma pensée a cessé de bouger


je n’étais plus l’observateur mais l’objet observé un bloc entre d’autres blocs cherchant son angle d’éternité je me souvenais d’avoir été chair mais la chair n’était qu’une poussière plus douce je me souvenais d’avoir mesuré mais la mesure s’était fondue dans la présence pure plus de science plus de foi seulement la densité du maintenant

dans ce lieu sans lieu la pierre et moi nous échangeons nos mémoires elle me montre des images d’avant les hommes des architectures de lumière et de son où chaque vibration portait un nom elle me dit que tout fut bâti non pour durer mais pour se souvenir que 

la permanence 
n’est qu’un rêve de la matière 
pour s’approcher 
de l’esprit

et dans cette révélation je me dissous entièrement plus d’os plus de pensée seulement un battement lent une chaleur minérale sum quod eram je suis ce que j’étais avant d’être un éclat de l’idée première un mot du premier souffle la pierre respire et c’est moi qui respire


et dans la dernière lumière je comprends que tout ce que l’homme nomme ruine est en vérité la forme la plus pure de la mémoire le monde n’a jamais cessé d’être construit il recommence à chaque regard et 


chaque regard 
est 
une prière 

memoria est forma forma est lux


























 



cantos de la pierre et de la mémoire 

une épopée métaphysique écrite dans un flux verbal sans ponctuation 
où le français l’espagnol et le latin se tressent comme des échos 

un poème-fresque où l’archéologie 
devient liturgie et la matière rêve d’elle-même









CANTOS DE LA PIERRE MÉMOIRE DES FORMES

la pierre parle en spirales 
non en mots 

elle ne raconte pas 
elle se souvient

le vent tourne 
sur son axe de lumière et dit 

memoria est la raíz del mundo


je creuse le sol et c’est le ciel qui s’ouvre dans la poussière des siècles un battement persiste comme un cœur de basalte nul marteau nul métal seulement le souffle qui taille la perfection dans le silence


on dit qu’un peuple est passé ici mais le peuple était peut-être le temps lui-même le temps qui assemble et qui désassemble lapidem super lapidem jusqu’à ce que la pensée prenne forme je touche les angles je sens la raison se dissoudre comme du sel dans la lumière l’ordre est trop pur pour être humain trop humain pour être divin un équilibre suspendu entre la géométrie et la foi


au centre un bloc fendu s’incline comme une prière brisée je vois dans ses lignes l’ombre d’une écriture non encore inventée les lettres sont des pierres les pierres sont des noms et chaque nom est un poids qui retient le monde à son axe memoria viva memoria dormida toutes les civilisations respirent dans ce même souffle de poussière


je me souviens d’avoir rêvé d’un architecte sans visage il dessinait avec des cordes de vent et des éclats d’étoiles il disait ars longa vita brevis puis disparaissait dans la courbure du silence je crois que ses plans étaient faits d’échos et non de lignes et que c’est le vent lui-même qui a posé les blocs


LA SCIENCE ET LE RÊVE

dans le laboratoire des ruines la pensée mesure les ombres l’homme croit déchiffrer mais c’est la pierre qui le lit les chiffres se défont dans la poussière les mesures deviennent prière materia sancta disent les anciens car tout ce qui existe se souvient de sa forme initiale je compte les blocs comme on compte les battements d’un cœur qui ne veut pas mourir

quelqu’un écrit mon nom dans la poussière je ne sais pas si c’est moi ou la pierre je cherche une équation qui respire un alphabet capable de dire le poids du silence dans les interstices je trouve des rêves pétrifiés des mots fossiles 

la mémoire du monde ne se perd pas 
elle se transforme 
elle devient 
mur angle 
jointure 
souffle


L’ARCHITECTE  INVISIBLE

une nuit sans lune la montagne s’est ouverte un vent s’est levé non pas du ciel mais du sol il portait des sons d’avant le langage et j’ai vu dans l’air des silhouettes tailler la lumière avec leurs mains nues leurs gestes étaient précis et lents comme s’ils connaissaient la fatigue du futur

l’architecte invisible traçait des lignes qui se repliaient sur elles-mêmes chaque forme contenait sa propre disparition chaque angle engendrait une mémoire omne corpus umbra est tout corps est ombre et toute ombre un passage vers l’origine

alors j’ai compris que la perfection n’est pas un sommet mais un cercle que tout ce qui s’élève porte déjà en lui le souvenir de sa chute et que bâtir c’est répéter le premier geste du monde celui où le chaos accepta de devenir forme




















un flux verbal hétéroclite

une narration libre et poétique 
qui mêle registres temporalités et fragments de discours 
sans préciser explicitement 
le lieu concerné 












il y a des pierres 
qui ne parlent pas mais qui respirent la mémoire



blocs dressés 
comme des accords majeurs dans 
une partition oubliée 

les surfaces sont si planes 
qu’on croirait qu’une idée a coulé dessus avant de se solidifier 

on dit qu’une main humaine les a taillées 
méthodique patiente presque obsédée à une époque 
où l’on mesurait le monde non pas en mètres 
mais en gestes répétés

certains jurent que ce fut l’œuvre d’une civilisation consciente du poids des astres qui savait niveler la terre avec une précision d’orfèvre sans levier ni fer seulement avec la force combinée d’une société qui ne doutait pas de son centre

d’autres fascinés par l’inexplicable préfèrent invoquer 
le souvenir de technologies fondues dans le temps  

des procédés chimiques 
des pierres liquides 
un ciment d’avant l’histoire qui aurait pris forme 
comme une pâte divine

et puis il y a ceux 
qui vont plus loin encore

ceux qui regardent ces formes parfaites et y voient le reflet de visiteurs non humains un murmure métallique venu d’ailleurs un savoir déposé puis perdu comme un livre qu’on aurait refermé avant d’en lire la fin


ces voix murmurent que l’humanité a oublié quelque chose

une technique
une alliance
un contact

mais d’autres plus sobres observent et creusent

ils trouvent des couches de sable des outils de pierre des fragments de poterie des datations qui parlent d’un peuple organisé laborieux ancré dans la terre et dans la foi

ils disent 
pas besoin d’extraterrestres la grandeur humaine suffit 
quand elle s’accorde avec la patience

et les blocs demeurent immobiles témoins d’un effort titanesque d’une science du geste plus que de la machine

entre eux 
les théories s’empilent comme les pierres 

certaines solides d’autres friables

les mots glissent entre les interstices 

géopolymère
gravité mythe exactitude mystère

et tout se confond 
l’histoire la légende l’étonnement

ce qui est sûr c’est que quelqu’un un jour a voulu dresser là 
une idée de perfection 

et que cette idée
des siècles plus tard 
continue d’exiger des réponses







poursuite de la fiction désormais écrite comme un chant sans ponctuation un flux verbal qui se déploie entre prose et incantation dans la lignée de Borges et d’Ezra Pound où la pierre devient mémoire le temps un texte et la science une prière oubliée


ils disent que la pierre dort mais la pierre ne dort jamais elle attend elle pèse le silence elle s’abreuve du vide comme d’une eau ancienne et dans ses veines minérales circule la lenteur du monde sous la poussière des siècles un ordre respire une logique sans langage les blocs se souviennent de l’instant où le monde s’est mis debout où l’homme a voulu égaler la géométrie de la lumière

et moi je cherche non pas les preuves mais la syntaxe du réel je gratte les angles pour entendre le murmure de l’angle droit cette prière muette à la précision absolue ce lieu n’est pas un lieu mais une mémoire pliée sur elle-même un miroir de pierre où se reflète le premier mot de toute architecture et ce mot n’a pas été prononcé il a été pensé seulement pensé et la pensée a figé la matière

certains ont dit qu’une civilisation s’y est éteinte mais je crois plutôt que c’est le monde qui a oublié comment parler pierre la langue du poids et du vent la langue des distances immobiles

je descends dans la poussière comme dans un alphabet d’avant le feu les lignes des blocs tracent des équations impossibles à résoudre à moins d’abandonner la raison il n’y a pas de dieux ici seulement des gestes précis répétés jusqu’à l’extase chaque jointure chaque arête est une syllabe du silence le temple n’a jamais été construit il est toujours en train de se construire dans le regard de celui qui le contemple

et quand la nuit tombe les ombres s’ajustent entre les pierres comme des pensées revenant à leur source alors je comprends que la perfection n’est pas un but mais une ruine inversée une ruine qui s’élève au lieu de s’effondrer

j’ai cru entendre une fois le mot originel celui qui donna à la pierre son ordre et à l’homme sa fatigue mais le vent l’a repris avant qu’il ne se forme entièrement depuis je continue à creuser non pour trouver mais pour perdre je cherche la limite où la matière devient mémoire et où la mémoire se dissout en lumière

dans le centre du centre il y a un vide et dans ce vide dort un souffle et ce souffle contient le plan de tout ce qui fut et de tout ce qui sera je ne sais plus si je lis le monde ou si le monde me lit 

peut-être ne suis-je 
qu’un fragment de pierre qui se souvient 
d’avoir été homme





















Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage.
Henri Michaux , Face aux verrous.

Du "Dao" originel
du commencement du réel
des signes célestes
des formes terrestres
des règles saisonnières
de l'examen des choses obscures
des esprits essentiels
de la chaîne originelle
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des évaluations fallacieuses
de l'équivalence des moeurs
des résonances du "Dao"
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de l'utilisation des armes
montagne de propos
forêt de propos
du monde des hommes
du devoir de se cultiver
de la synthèse ultime


"ô le plus violent paradis"

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