faut-il aimer la vie dans la durée
ou dans l'instant
elle ne sait ce qui distingue l'instant de la durée
sauf un peu de géométrie...
aimer la vie dans la durée ou dans l’instant
la question suppose peut-être une distinction que l’expérience
ne confirme pas tout à fait
l’instant n’est pas nécessairement un point isolé
sur une ligne temporelle
pas plus que la durée n’est
une succession
de points
cette différence relève en effet
d’une géométrie
du temps
d’une représentation qui découpe ce qui dans
l’expérience vécue se donne
autrement
l’instant est-il autre chose que la durée intensifiée
un éclair de lumière une rencontre le silence
au sommet d’une montagne
l’instant semble contenir davantage que
sa mesure chronologique
il s’ouvre se dilate abolit momentanément la distinction
entre celui qui éprouve et ce qui est éprouvé
il ne dure presque pas et pourtant
il demeure
sa brièveté n’est pas
sa vérité
sa profondeur ne se mesure pas
en secondes
la durée inversement n’est pas seulement
ce qui s’écoule
elle est ce qui se transforme en nous ce qui relie
les instants sans les réduire
à une chaîne
Bergson
y verrait une continuité qualitative une multiplicité
vivante où les moments s’interpénètrent
le passé
n’y disparaît pas
il se prolonge dans le présent le travaille
lui donne son épaisseur
aimer dans la durée c’est consentir
à cette métamorphose
aimer aussi ce qui change ce qui s’éloigne
ce qui revient autrement
mais peut-être l’opposition devient-elle trompeuse
lorsqu’on demande lequel des deux
il faudrait choisir
l’instant sans durée risque de devenir
une ivresse sans mémoire
la durée sans instant une continuité
sans présence
le premier nous délivre provisoirement
du temps mesuré
la seconde nous apprend à habiter le temps
plutôt qu’à le subir
du point de vue métaphysique une autre
possibilité apparaît
l’instant ne serait pas une parcelle du temps mais
une ouverture sur la présence
la durée non pas son contraire mais la manière
dont cette présence se déploie
dans le devenir
dans certaines traditions contemplatives l’éternité
ne désigne pas un temps infiniment
prolongé
elle indique une dimension qui ne se laisse pas enfermer
dans l’opposition du commencement
et de la fin
l’éternel ne serait donc pas après le temporel
mais au cœur même de ce qui passe
alors faut-il aimer la vie dans la durée
ou dans l’instant
peut-être faut-il apprendre à reconnaître dans l’instant
toute la profondeur de la durée et dans la durée
la possibilité toujours renouvelée
de l’instant
ne plus chercher à retenir le présent ni à le précipiter
vers l’avenir mais éprouver sa présence
sans vouloir la posséder
aimer la vie ne consiste peut-être ni à accumuler
les instants ni à prolonger indéfiniment
l’existence
il s’agit plutôt de laisser chaque instant porter
la durée entière sans cesser
d’accueillir ce qui vient
l’instant
est la fulgurance de vivre
la durée
la patience de cette fulgurance
vivre pleinement
c’est découvrir qu’ils ne sont pas deux temps
mais deux façons d’éprouver
une seule présence



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