Abîme
avant le fond
avant la profondeur
avant même la distance
entre le haut et le bas
ce qui s’ouvre sans bord
ce qui ne contient rien
mais rend possible toute apparition
l’abîme n’est pas sous nos pieds
il est dans la possibilité
même
qu’il y ait
un dessus et un dessous
et si le monde en surgit
ce n’est pas
qu’il quitte le néant
c’est que l’insondable
a pris forme
sans cesser
d’être insondable
Styx
le fleuve ne sépare pas les vivants des morts
il sépare ce qui peut encore revenir
de ce qui a cessé d’attendre
eau noire
sans reflet
le passage
se fait sans bruit
sur la rive
l’ombre abandonne
son nom
au milieu du courant
une pièce froide
dans la bouche du temps
l’autre rive
n’est peut-être
que celle-ci
délivrée
de nous
de l’endroit où je me trouve en ce moment
le monde commence ici non parce que j’en suis le centre
mais parce qu’ici quelque chose apparaît
un peu d’air la lumière sur les choses
la distance jusqu’à l’horizon
l’abîme n’est pas ailleurs
ni derrière le visible ni au commencement des mondes
il est dans cette proximité même entre moi et ce qui est
dans l’infime écart qui laisse toute chose être autre
d’ici maintenant l’immensité s’ouvre

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