c'est un monde à la Jérôme Bosch
où la torture a pris les couleurs de la fête et où
le supplice se donne en spectacle
les corps sont grotesques les machines absurdes les bourreaux rient les victimes deviennent des figurants dans une comédie dont personne ne connaît plus l'auteur
l'horreur ne se cache même plus
elle s'exhibe
elle amuse
elle se vend
le plus terrible n'est peut-être pas le mensonge
le mensonge suppose encore une vérité qu'il cherche à dissimuler
le plus terrible est le moment où cette distinction devient indifférente où la vérité n'est plus réfutée mais dévaluée où elle ne compte plus parmi les critères du discours
on ne demande plus si une chose est vraie mais si elle est utile rentable spectaculaire capable de provoquer une adhésion ou une indignation
la vérité n'est pas seulement contredite
elle est mise sur le marché
elle devient une marchandise parmi d'autres un produit d'opinion un argument de circonstance
on l'achète lorsqu'elle nous arrange on la revend lorsqu'elle nous encombre on la remplace lorsqu'elle cesse de produire son effet
et Bosch avec ses monstres ses instruments de supplice et ses réjouissances infernales semble avoir anticipé cette étrange alliance de la cruauté et du divertissement
mais aujourd'hui l'enfer n'a même plus besoin de monstres
il peut prendre le visage ordinaire de la normalité
la violence se présente comme une procédure le cynisme comme du réalisme l'indifférence comme de la lucidité
la torture et la rigolade
l'une ne contredit plus l'autre
elles appartiennent au même spectacle
pourtant dire que la vérité a été tuée et vendue ne doit pas nous conduire à croire qu'elle n'existe plus
ce serait encore accorder au mensonge une victoire totale
il reste des faits vérifiables des témoignages des gestes de justice des paroles qui résistent à leur instrumentalisation
la vérité n'est pas toujours immédiatement reconnue mais elle n'est pas réductible au sort que lui réservent les puissants
il faudrait donc distinguer deux choses
la disparition de la vérité et la destruction des conditions dans lesquelles une société peut encore la reconnaître
c'est la seconde qui rend notre époque si inquiétante
la tâche de la contrelittérature
rétablir les distinctions que le spectacle brouille rendre aux mots leur poids aux actes leurs conséquences aux victimes leur réalité aux mensonges leur nom
ne pas prétendre posséder une vérité souveraine
ne pas remplacer une certitude par une autre
mais refuser que tout se vaille
si le monde est devenu un tableau de Bosch il faut encore
apprendre à regarder ses détails
le rire du bourreau
le silence du témoin
la grimace de la victime
et cette petite lueur dans un coin du tableau
que le vacarme n'a pas réussi
à éteindre

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