la pensée n’opère que sur des surfaces
Claude Royet-Journoud
la formule
peut se comprendre comme
une critique de toute prétention de la pensée
à atteindre directement une profondeur
absolue
penser c’est découper distinguer nommer
comparer relier
la pensée travaille donc sur ce qui peut apparaître se formuler
se mettre en rapport
elle trace
des contours sur la surface
du réel
cela ne signifie pas
que la profondeur n’existe pas
cela signifie plutôt
qu’elle n’est jamais saisie directement
la pensée rencontre
la forme
le signe
le langage
l’image
le concept
le phénomène
elle travaille là-dessus
comme une carte sur un paysage la carte n'est pas le relief
elle permet certaines relations que l'expérience
immédiate ne permet pas
de voir
c'est ici que idée de l'effet de surplomb
revient naturellement
la pensée prend de la distance construit
une surface lisible organise le multiple
cette surface
peut donner l'illusion qu'elle a atteint
le fond
or la profondeur est précisément ce qui résiste
à la surface qui veut la recouvrir
la poésie intervient autrement
elle ne cherche pas nécessairement à descendre sous la surface
comme si une vérité cachée y attendait
elle peut rendre la surface infiniment
attentive
la peau d'une pierre
la vibration de l'eau
la lumière sur la neige
un mot avant qu'il devienne concept
ainsi
paradoxalement
la pensée simplifie la surface
pour comprendre
la poésie approfondit la surface
pour voir
le réel n'a pas de dessous
seulement des surfaces de plus en plus profondes comme
une eau dont chaque reflet ouvre encore
une profondeur
la pensée trace la ligne
l'attention reste sur la ligne
soudain
la surface
devient abyssale
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