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samedi, février 15, 2020





La Librairie

de

Guy Debord

Poésie

etc.

L'échappée

*



« Poésie, etc. » 

rassemble un ensemble de citations choisies par Guy Debord, dont les auteurs ne sont parfois aucunement des poètes. 

Mais elles se caractérisent toutes par un regard lyrique sur l’existence, et une concision qui les font accéder avec plus d’intensité et d’immédiateté au cœur de ce qui nous bouleverse. 

L’importance de la poésie et de la littérature dans les lectures de Guy Debord apparaît très tôt et ne se démentira jamais tout au long de son œuvre. 

On y croisera entre autres, cités ou détournés, Baudelaire, Bossuet, Joyce, Pessoa, Shakespeare, Swift, Ronsard, Apollinaire, Breton, Villon, Éluard, Lautréamont, Cravan... 

Le recours à ces références donne à son travail de critique sociale une immense force de frappe, car directement et indissolublement lié à ce qui touche le plus intimement l’être humain. 

L’utilisation du langage poétique est en effet toujours associé, chez Debord, au projet révolutionnaire qu’il nourrit. 

Pour lui, cependant, « il ne s’agit pas de mettre la poésie au service de la révolution, mais bien de mettre la révolution au service de la poésie », afin d’en assurer le renouveau, la pénétration dans la vie quotidienne – en un mot : la réalisation –, et d’abolir ainsi la séparation entre la poésie et la vie vécue.
































jeudi, février 16, 2023







Debord 
est 

une bibliothèque ambulante

sa culture est considérable 
son art des citations le prouve 

c’est aussi 
un grand poète

































l’écriture de Debord c’est de la grande prose venue des maîtres du genre qu’il connaît par cœur  
Saint-Simon Retz Bossuet... 

la poésie pense davantage que la philosophie
je le crois vraiment

la vision du monde et de l’Histoire de Guy Debord passe par la littérature
la pensée poétique 

ont compté pour lui 
Dante Shakespeare Cervantès les historiens grecs 
les poètes chinois 

et du côté des écrivains français
Villon Montaigne évidemment Lautréamont...

on en fait un sociologue ou un idéologue politique alors qu’il est un grand écrivain métaphysique 
voilà le grand malentendu 

c’est un métaphysicien et ce qui l’intéresse donc c’est la question du temps 

et celle de l’espace 

le corps de l’individu dans le temps et dans l’espace

la faculté de la poésie à inventer une façon singulière d’être dans le temps à proposer une autre vision de l’Histoire où les morts peuvent être plus vivants que les vivants

tout cela est sévèrement réprimé par l’ignorance contemporaine

on a accusé Debord d’être complotiste paranoïaque

mais bien sûr il y a complot  

de la marchandise contre l’intelligence 


Debord 

évoque à ce sujet le diable 

l’adversaire

c’est en cela 

qu’il est métaphysicien


Ph.S


















fiche Baudelaire





























 

lundi, mai 27, 2024






Ralph Rumney

il y avait des rites de passage pour être accepté dans des cafés comme chez Moineau  Tu devais savoir ce que Lautréamont Rimbaud Nietzsche ou Hegel pensaient de telle chose et si tu ne le savais pas on t’envoyait balader ou du moins on te prenait pour un moins-que-rien





























fondateur du magazine underground anglais Other Voices six pages grand format chaque semaine typographie originale distribution à la main ami de Guy Debord et des lettristes cofondateur de l’Internationale situationniste dont il est exclu en 1958 époux de Pegeen la fille de la milliardaire et collectionneuse d’art Peggy Guggenheim Ralph Rumney 1934–2002 est un type épatant

Other Voices édito de mars 1955  

ce journal n’est pas un jardin littéraire C’est une cocotte-minute Nous ne cherchons pas à devenir célèbres Ni n’essayons de réformer le monde Nous essayons d’affirmer les droits de l’artiste à être civilisé Nous sommes en guerre contre la mentalité de la classe moyenne Ceci est le combat perpétuel de l’artiste   Si vous lâchez la bombe vous trouverez des eunuques dans vos lits La putain de Babylone était une vierge mouillée

Peintre grand lecteur Hegel Sade Sappho Martial Marx ami des plus subversifs Debord Duchamp Ernst Bataille Burroughs Asger Jorn Ralph Rumney aura conduit sa vie avec l’élégance d’un équilibriste faisant de la recherche de la liberté libre l’axe majeur de son existence


Membre unique du Comité psychogéographique de Londres pacifiste convaincu Ralph Rumney eut l’ambition de faire de sa vie une œuvre d’art

Arrivé sans un sou en poche à Paris accepté tant bien que mal par la troupe des buveurs du Café Moineau Vali Dufrêne Guilbert Rumney y rencontre Debord magnétique tranchant intellectuellement brillant

Les rencontres s’enchaînent   Malraux Klossowski Cage stravinsky Cocteau Burroughs Klein Wolman Baj Duchamp Brauner Filiou

Arrive le moment de l’exploration psychogéographique de Venise 

L’idée consistait à déspectaculariser Venise en suggérant des parcours inédits La psychogéographie se préoccupe du rapport entre les quartiers et des états d’âme qu’ils provoquent Venise comme Amsterdam et le Paris d’antan se prête à plusieurs possibilités de dépaysement


Ayant le goût du roman-photo une autre narration les codes de la culture populaire et des détournements Rumney et ses amis font de Paris centre historique du pouvoir littéraire l’objet de leurs provocations. : 

J’étais d’accord avec tout le monde sur la manière d’appréhender les derniers surréalistes et autres dadaïstes qui traînaient dans le quartier  C’était un cadavre exquis qui commençait à sentir mauvais Quand on voyait Tristan Tzara sortir des Deux Magots avec son chapeau ridicule sur la tête on lui courait après et on lui rabattait le chapeau sur les yeux

La dérive 
lire les polars de Léo Malet 
devient un mode de vie à la limite de la clochardisation

Passage de café en café
la rue
la vie comme une aventure permanente 
et des tentatives d’évasion








Souvent dans la vie j’ai ressenti le besoin de prendre mes distances  Quelques années plus tard j’ai découvert l’île de Linosa difficilement accessible à cause des fréquentes grèves du ferry et du mauvais temps Linosa se trouve au sud de la Sicile pratiquement dans le golfe de Syrte  J’y ai fait plusieurs retraites d’un an ou deux au cours de ma vie Je m’y trouvais très bien parmi les quatre cents habitants régulièrement coupés du monde pour de longues périodes

Pas d’électricité ni de téléphone mais le travail peinture l’alcool l’amitié des habitants et des visites quelquefois

Dans les années 1960 le voici à la clinique de La Borde invité par Félix Guattari à donner des cours de peinture aux pensionnaires dans une serre désaffectée

A l’époque, j’avais une 2 CV avec laquelle j’allais à la clinique Un jour je l’ai laissée là-bas quelques semaines pare que j’étais retourné à Paris avec Félix Je lui avais conseillé d’acheter du matériel de soudeur à un jeune garçon dont c’était le métier avant d’entrer à la clinique Je lui ai dit qu’il pourrait faire des sculptures Quand je suis allé récupérer ma voiture à la clinique elle n’y était plus Le jeune gars l’avait découpée en morceaux pour en faire une sculpture ce que je trouve génial Moi j’ai beaucoup apprécié


Le vagabondage continue les rencontres les bouteilles les excès le mariage avec Michèle Bernstein première épouse de Guy Debord

Rumney meurt mais il court encore.


Ralph Rumney
Consul

entretiens avec Gérard Berréby 
en collaboration avec Giulio Minghini et Chantal Osterreicher 
avec la complicité de Danielle Orhan 
éditions Allia
2018
192 pages

































 

jeudi, décembre 28, 2017






Définir avec exactitude.

N'ai jamais changé un mot.

L'exposé : témoigne de la position la plus extrême.

S'est poursuivi. Est devenu visible.

28 décembre

Naissance de Guy Debord


*





En 1953

Debord trace
à la craie 

sur un mur de la Rue de Seine 
l'inscription 

Ne travaillez jamais 

marquant ainsi son rejet du salariat 
qu'il maintiendra 

tout au long de sa vie

Ce slogan 
repris par les émeutiers 
réapparaîtra au moment des événements 
de Mai 
68










Guy Debord et sa demi -sœur Michèle Labaste

































mardi, août 04, 2026


l'idée selon laquelle 
la production est un mécanisme aliénatoire et d'envoûtement 

traverse une grande partie de la philosophie moderne 
de Karl Marx à Martin Heidegger de Guy Debord à Jean Baudrillard





on peut en dégager plusieurs dimensions

la production ne désigne plus seulement l'acte 
de fabriquer des objets 

elle devient une logique générale qui exige 
une croissance sans fin  

l'homme n'est plus invité à habiter le monde mais 
à alimenter un processus qui le dépasse  














il produit pour produire  travaille pour maintenir 
la machine du travail 

innove pour accélérer 
l'innovation 

le moyen devient la fin







l'aliénation apparaît lorsque le sujet ne reconnaît plus 
dans ce qu'il fait l'expression de son être 

son activité lui revient comme 
une puissance étrangère 

plus il produit plus il dépend du système 
qui organise cette production 

ce n'est plus lui qui possède son travail  
c'est le travail qui le possède. 

même le temps libre devient un moment destiné 
à restaurer la capacité de produire

















cette logique est aussi un envoûtement

elle agit comme une fascination 


la nouveauté permanente 

les performances 
mesurées 

les objectifs les chiffres les indicateurs de réussite créent 
une sorte d'hypnose collective 

on croit poursuivre des désirs personnels alors que 
beaucoup de ces désirs sont produits 
par le système lui-même 

la consommation devient le miroir 
de la production  

on fabrique des objets qui fabriquent à leur tour 
des besoins




l'envoûtement est plus profond encore parce qu'il donne 
l'impression de la liberté 

chacun peut choisir entre mille produits 
mille parcours mille identités 

pourtant ces choix se déploient souvent à l'intérieur 
d'un même impératif  

produire davantage optimiser davantage  devenir 
une version plus performante  de soi-même 

la liberté devient la liberté de participer 
plus efficacement au mécanisme




Heidegger parlerait ici d'un oubli de l'être 

le monde cesse d'apparaître comme présence mystérieuse 
il devient un stock de ressources disponibles 

la montagne devient un potentiel énergétique la forêt 
un volume de bois le fleuve 
une réserve hydraulique 

l'homme lui-même 
un capital humain 

Tout existe sous la forme 
de ce qui peut être exploité



Debord montrerait que cette production déborde 
le domaine économique  

elle produit aussi des images des représentations 
des événements médiatiques 

nous ne vivons plus directement les choses  
nous vivons leur spectacle 

nous produisons des profils des publications 
des opinions des données 

nous devenons producteurs de notre 
propre image




Baudrillard 
irait encore plus loin  

dans les sociétés contemporaines nous ne produisons plus 
seulement des objets mais des signes 

le prestige la différence l'identité deviennent 
des marchandises 

on n'achète plus une montre pour connaître l'heure 
mais pour signifier quelque chose de soi 

le réel s'efface 
derrière sa mise en scène

L'envoûtement tient précisément à ce qu'il ne ressemble pas 
à une contrainte 

il prend les traits du progrès de l'efficacité de la réussite
parfois même de l'épanouissement personnel 

il est d'autant plus puissant qu'il se présente 
comme naturel





la poésie chez un auteur comme André du Bouchet peut être comprise 
comme une résistance silencieuse à cet enchantement 
productiviste 

son écriture ne produit pas un objet consommable  
elle ouvre un espace où le langage retrouve 
sa nudité 

le poème ne cherche pas à être utile 

il suspend la logique du rendement 

il nous reconduit vers l'air la pierre le souffle le silence 
 vers ce qui échappe à la fabrication







opposition fondamentale 

La production transforme 

le monde en objets


La contemplation laisse 

le monde advenir



La technique demande  

Que puis-je faire de cette chose 


La poésie demande 

Que révèle cette chose lorsqu'on cesse de vouloir l'utiliser


dans cette perspective l'aliénation n'est pas seulement économique  
elle est ontologique 

nous cessons peu à peu d'habiter le réel pour habiter 
le réseau des opérations que nous effectuons 
sur lui 

et l'envoûtement consiste précisément à oublier 
que cette manière de vivre n'est qu'une 
possibilité parmi d'autres 

le geste poétique philosophique ou contemplatif 
devient alors 






un acte de désensorcellement 

il interrompt le flux de la production  pour rendre au monde 
sa capacité d'apparaître indépendamment 
de tout usage

























dimanche, juillet 07, 2019



Comment représenter le réel ? 

C’est la question que s’est posée la peinture face à la photographie et au cinéma au XXème siècle. En ce début de XXIème siècle et avec le numérique, la question concerne désormais la littérature : comment écrire sans écriture ? 

Comment écrire à l’âge numérique où la création avec tous ces textes, en « open source », ces messages, ces copier-coller qui pullulent en ligne et en réseau, n’a plus lieu d’être ? Comment écrire à cet âge où la figure d’un auteur seul, à son bureau, dont le geste consistant à tracer des lettres sur une feuille, n’a plus lieu d’être non plus ? 

Réponse avec le professeur et poète américain, Kenneth Goldsmith, dans cet essai tout juste traduit en français (par François Bon), L’écriture sans écriture, du langage à l’âge numérique. Et en 4 exemples 















C’est le poète japonais Shigeru Matsui à qui l’on doit ces « purs poèmes », soit des « codes alphanumériques binaires » qu’on trouve en informatique. Et c’est un 1er exemple pour répondre à la question : comment écrire sans écriture ? 

D’abord, en n’étant pas créatif. Certes, ça fait longtemps que l’auteur tout-puissant est battu en brèche, avec les ready-made, les collages et les samples. Mais dans l’écriture, qu’on la critique ou pas (qu’il s’agisse de Platon qui la voyait comme le tombeau de la mémoire ou de Derrida qui en faisait la trace de sa Grammatologie), une idée persiste : celle du créateur qui écrit une œuvre originale, unique et transmissible. 

Or, ce qui compte ici, ce n’est plus qui parle et ce qu’il dit, 1er ou pas, original ou pas, mais la manière dont cela est dit, construit, conçu, faisant du génie une sorte de programmeur web.  

Parfois, à écouter Guy Debord, on peut se demander ce qui distingue son ton monotone d’un code informatique… En cela, il préfigure d’ailleurs cette nouvelle écriture sans écriture : celle où l’auteur importe moins que le texte, celle aussi où le sens originel importe moins que le réagencement, la reprise, la relecture et que le détournement dont il fait l’objet. 

C’est la 2ème réponse à « comment écrire sans écriture ? » : en abandonnant certes le geste 1er de la formation des phrases, mais pas la manipulation de ces mêmes phrases. Debord proposait de dévier de nos chemins connus, et c’est bien ce qui passe aujourd’hui, avec par exemple : la dérive du chef d’œuvre de Kerouac, Sur la route, redactylographié intégralement sur un blog ; avec, aussi, le détournement des pires résultats de requête Google ; ou avec ce mot « rouge » que l’on fait dérailler… 

Ce n’est pas du Frédéric Chopin, mais du Henri Chopin. Et c’est le 3ème exemple que l’écriture sans écriture, c’est non seulement de la reprise (sans auteur), du détournement (sans un sens définitif), et c’est aussi un dépouillement : loin de là le contenu, original, propre et 1er, et le contenu tout court. 

Peu importe qu’il s’agisse du mot « rouge », peu importe son sens, l’idée est d’en entendre la texture et les tensions, le contexte où il émerge et qui révèle cette matière tendue. Ecrire sans écrire, c’est ainsi accorder toute son importance non plus à ce qui est dit, mais au dire lui-même, non plus au contenu mais au contexte : 

Enfin, dernier exemple : Georges Perec et sa « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien » pour répondre à cet impossible projet : comment écrire sans écriture. Kenneth Goldsmith le cite, enfin, pour révéler la fécondité de l’ordinaire. Traitement de texte, base de données, identités cryptées : vous pensiez recopier, répéter, plagier, vous vous pensiez englué dans le quotidien d’une écriture non-créative, vous en sortez pourtant renouvelé. 


































mardi, octobre 31, 2023








QU’EST-CE QUE LE SYSTÈME DU PLÉONECTIQUE 

Mehdi Belhaj Kacem

Guillaume Basquin

« La vraie philosophie consiste en un déboulonnage de la mécanique universellement reçue de la Raison […] Chaque fois qu’on sort d’une philosophie digne de ce nom, c’est bien la perception, au sens quasiment physique, du monde, qui change, voire sa sensibilité même ». Mehdi Belhaj Kacem


Dès son introduction, qu’il nomme, pas par hasard, « Philosophie hors les murs », Mehdi Belhaj Kacem (MBK ensuite) se place dans une généalogie prestigieuse de philosophes et penseurs-critiques non universitaires : Spinoza, Hölderlin, Kierkegaard, Nietzsche, Walter Benjamin, Günther Anders, Georges Bataille, Schürmann, Maurice Blanchot, et enfin, last but not least (il considère qu’il est le penseur politique le plus important de la seconde moitié du XXe siècle — et nous approuvons), Guy Debord. 

Car telle est la généalogie d’une morale belhajkacémienne : être un penseur extra-scolastique, c’est-à-dire faire partie d’un cercle qui se dénombre sur les doigts de deux mains depuis Kant. Nécessaire « réaction » à la « stérilisation sans précédent à quoi a abouti la monopolisation du concept par l’Université ».

Ce qui impressionne, avec la théorie de Belhaj Kacem qui donne son titre au livre, c’est qu’elle s’applique quasiment à tous les domaines de la vie sociale de l’homme, du péché originel à l’art, en passant par la chasse, le jeu et l’agriculture. 

Dès le péché originel, c’est le fruit défendu de l’Arbre de la Connaissance, c’est-à-dire la volonté de savoir (coucou Michel Foucault), qui tente l’homme (et la femme). 

Pour caractériser cet « avoir plus » continuel, MBK utilise très souvent un mot rare, « exponentiation », qui concerne la totalité des activités humaines depuis 30 ou 40 000 ans, y compris la sexualité humaine trop humaine : une volonté d’appropriation et de transgression toujours exponentielle. 

Jacques Henric, lui voyait les choses comme ça : « Qu’est-ce qui fait ouvrir les livres ? » Un certain savoir (ça-voir) sur le sexe, bien sûr !… Prenons l’entrée « Katharsis » de son livre ; on y lit : « Tout dépassement (supra) est la katharsis de quelque chose, son évacuation, sa « purgation » a-t-on traduit pendant bien longtemps. » Ainsi, et par exemple, quand Sade se dépasse dans la démesure sexuelle dans ses romans (n’oublions jamais qu’il est enfermé, sans partenaire sexuel, pendant de très nombreuses années), c’est pour évacuer un trop d’énergie dite sexuelle, très certainement. 

Nous lecteurs, témoins de tant d’atrocités, sommes purgés de ce Mal absolu, et a priori ne le commettrons pas dans le réel, « améliorés » comme êtres humains par le phénomène artistique bien connu de la katharsis, ou purgation des passions. 

Pour le dire vite et résumer : le spectacle du Mal nous en dispense. 

Pour notre philosophe, toute l’Histoire de l’art est pléonectique, en ce sens que nous avons toujours besoin de plus de violence dans la représentation (exemplairement au cinéma), et de plus en plus sophistiquée, pour y croire encore. 

Puisque toute l’Histoire humaine est intrinsèquement liée à l’« avoir plus », il était inévitable que l’art ne dérogeât pas à cette contrainte interne et comme ontologique à l’humaine condition : le système du pléonectique ?

Humain, trop humain !…

Pour MBK, « la philosophie réelle démontre toujours quelque chose, ou n’est rien ». (D’où que la plupart de ses concurrents actuels tombent dans le néant.) Mais il y a plus : on sait que Gilles Deleuze définissait la philosophie comme « création de concepts » ; raison pour laquelle il renvoyait à leurs « chères études » tous les autoproclamés « Nouveaux Philosophes » des années 80-90. MBK précise cette définition nécessaire mais non suffisante : « Un concept, c’est un outil mental de compréhension du monde qui n’existait pas avant lui, et donc en somme une clarification de ce monde même, qui n’aurait pas lieu sans lui. » 

Précisons, au-dessus de l’épaule de Mehdi : être philosophe, c’est avoir un savoir conceptuel propre, « à soi », comme l’était la nécessité d’avoir « une chambre à soi » pour l’écrivain-femme au temps de Virginia Woolf. 

Voici donc un livre, Système du pléonectique, qui regorge de concepts ; suivons donc leur fil :

Le pléonectique

Nous l’avons déjà vu, ce néologisme inventé par l’auteur signifie « avoir plus » ; et ce concept permet, selon lui, de remonter à la racine de tous nos maux et problèmes : « Que le capitalisme et l’écocide sans cesse accéléré ressortissent d’un seul et unique processus, justement celui que j’appelle “pléonectique”. » 

Ce concept « d’avoir plus » explique presque tout ce qui constitue les conditions de la philosophie : « Sexualité et art, science et mœurs, politique et religion, éthique et psychologie, etc. » Plus le temps avançait, plus l’homme a voulu de sexe hors reproduction, et plus il a voulu de science pour « expliquer » la quasi-totalité du monde. Cette expansion est sans fin, et est concomitante au capitalisme même, que cela plaise ou non. (Notons ici que le soviétisme avec son économie planifiée ne fut pas en reste dans la course à la production, et ne constitua donc pas un modèle crédible pour une sortie du pléonectique.)

Le Mal radical

Le grand thème de MBK, son « beau souci », son sujet d’étude principal, désormais, c’est le Mal, avec un M majuscule, c’est-à-dire la souffrance induite par le seul comportement de certains hommes vis-à-vis de leurs frères : une souffrance hors Nature, en quelque sorte, et non justifiée par ses lois immuables. 

Expliquons-nous : une lionne qui tue une antilope pour se nourrir ne commet pas de mal ; c’est sa nature et l’ordre de la Nature qui commande son acte ; un homme qui tue son prochain, si ! D’où les Commandements de la première religion monothéiste, et en particulier celui-ci : « Tu ne commettras pas de meurtre. » En quelque sorte, être humain ne va pas de soi ; et il faut que l’homme soit éduqué à ces commandements, car « l’horreur n’est pas au fond des choses, mais de l’homme ». Pour MBK, la radicalité c’est l’action de revenir au radical, c’est-à-dire à l’origine – par exemple à celle du Mal – radical ou pas.

Penser, c’est penser dangereusement ; 

dès lors cette activité-là elle aussi devient pléonectique : là où ça pense ; là croît aussi le danger ! L’art moderne en soi est une déclinaison du Mal sous toutes ses formes, de plus en plus étendue : « Une véritable esthétique du Mal. » Pourquoi ? Nous laissons au lecteur le loisir de découvrir les clés de ce mystère tout entier pléonectique (c’est-à-dire que plus le temps avance, et plus les visions horrifiques, montrées ou suggérées, sont terribles et violentes, en particulier depuis les débuts de la modernité, qu’on peut faire remonter à Sade et Goya). 

Quelqu’un comme Walter Benjamin, exemplairement, avec son concept d’aura à l’heure de la reproduction mécanisée des œuvres d’art, a changé le cours de la philosophie de l’Esthétique ; MBK en fait de même, et ça se saura de plus en plus dans l’avenir.

La perception

« La vraie philosophie consiste en un déboulonnage de la mécanique universellement reçue de la Raison […] Chaque fois qu’on sort d’une philosophie digne de ce nom, c’est bien la perception, au sens quasiment physique, du monde, qui change, voire sa sensibilité même ». 

Il n’en va ainsi pas différemment de la philosophie que de l’art : une nouvelle philosophie, dérouillée, sera une philosophie-action, comme il y eut l’action-painting ! 

Voir c’est percevoir (Bergson et Deleuze) ; et la « Raison commande aux perceptions communes », qu’il s’agit de bousculer pour les déboulonner.

Abécédaire

On connaît la fortune critique de l’Abécédaire de Gilles Deleuze ; mais on ne sait pas encore que ce livre titré Système du pléonectique (en passant, je souligne que le fait que je n’aie pas entendu parler de ce livre à sa sortie, pour cause de panique pandémique, est en soi un scandale) en est aussi un : « Ce livre, qui réserve au concept de jeu une place inusitée en philosophie, est au fond lui-même conçu comme une sorte de jeu “interactif” » : on peut aussi bien le lire dans l’ordre que rentrer par n’importe quelle porte. 

On note que tout un système de renvoi à des chapitres infra ou supra permet de parcourir ce volume comme un rhizome : n’importe quel point de n’importe quel chapitre peut être connecté à n’importe quel autre, sans presque de perte. Mais prouvons notre dire par un prélèvement (une preuve !) dans le chapitre « Art » : la « Katharsis (infra.) doit donc se traduire par le mot quasi mathématique d’“épuration”, non de “purgation” : non seulement l’imitation (infra., Mimèsis) des horreurs et l’exhibition représentative etc. » 

Une telle forme appellerait presque une édition électronique du livre, si nous n’étions pas allergique et totalement opposé à une telle chose… En tout cas, ces renvois incessants d’un chapitre l’autre constituent la principale originalité de cet opus magnum du philosophe qui joue le jeu du monde.

Art

Voici bien un système pléonectique par excellence : l’art ; plus le temps avance, et plus sa violence représentée (ou présentée, dans le cas par exemple de l’Actionnisme viennois) doit (et peut) augmenter, dans un vaste phénomène généralisé d’exponentiation. MBK de s’interroger : « Peut-être que l’affect de la Liberté […] par excellence est-il celui-là même d’une possible jouissance du Mal. » Pensée scandaleuse s’il en est… Comment ? Vous n’avez pas encore lu La Littérature et le Mal de Georges Bataille ? Non plus que La Peinture et le Mal de Jacques Henric ? Nous ne pouvons rien pour vous, lecteur… Il vous faut tout reprendre à zéro depuis le début : « Le tragique, c’est la situation qui est représentée par la tragédie », pas la scène de théâtre elle-même ou le livre écrit ou encore le plateau de tournage d’un film… Pasolini n’a commis aucun mal en tournant Salò !… 

Un livre ou un plateau de tournage sont un néant de l’étant, et seul le regard que l’on porte sur ces représentations crée du tragique : « Tel est, rigoureusement, l’art : nous regardons un néant (bloc de papier avec des taches d’encre, un barbouillis de traits et de couleurs, une projection de lumière quelconque : un agencement de matière inerte), qui, en réalité, parvient à nous regarder, nous ; pour le dire de manière désuète, à nous sonder au plus profond de notre âme qui n’est autre que le corps incorporel de l’affect, de l’intensivité pure » : définition oh combien profonde ! Qui, jamais, a dit mieux ?

MBK cite Blanchot, en le soulignant : « L’image est bonheur, mais près d’elle le néant séjourne. Et la toute-puissance de l’image ne peut s’exprimer qu’en lui faisant appel. […] 

L’image capable de nier le néant est aussi le regard du néant sur nous. » On se souvient que le cinéaste Jean-Luc Godard a maintes fois cité ce passage dans ses essais-vidéo. 

L’artiste, partant le philosophe véritable (artiste, lui aussi), devra se présenter (ou représenter dans le cas du cinéaste (voir Godard en idiot dans par exemple King Lear)) en idiot dostoïevskien pour dire la Vérité du monde : « Le philosophe est cet idiot dostoïevskien, cet enfant attardé [qui joue dans l’Aiôn, disait déjà Héraclite], qui fait un petit pas de côté, adopte une infinitésimale distance par rapport à la chose [ce dépassement constant de la violence représentée dans les arts], et s’écrie soudain : “Hé, les amis : ça ne va pas du tout de soi ! Vous ingurgitez, par tous les moyens, de représentations d’horreurs, d’atrocité, des ‘choses dont la vue nous est pénible dans la réalité’, comme dit l’autre, et ce quasi tous les jours, sans jamais vous aviser une seule seconde de l’étrangeté de cette seconde nature”. » Ce qui permet à MBK de se questionner et de nous interroger à la fois : « Qu’est-ce que cette habitude, devenue invétérée, révèle de ce que nous sommes ? » On ne se relèvera pas de sitôt de cette mise en abîme de notre nature profonde, de ce « théâtre de la cruauté » qui semble avancer toujours moins masqué mais toujours plus sophistiqué.

Mais il y a plus : « De l’Acropole aux mégapoles contemporaines, […] de la cithare gratouillée par l’aède aux centaines d’ordinateurs et de baffles géantes mises en œuvre par le génialissime Stockhausen, on peut dire que l’amplification mimétique que permettent les avancées technologiques chaque jour davantage, a été […] une exponentiation des possibilités intensives et émotionnelles dont dispose la katharsis esthétique sous ses formes les plus diverses. » Par rapport à nos Aïeux, « nous ne cessons d’enrichir nos moyens d’amplifier l’intensivité de ces sensations d’effroi, de dégoût, de terreur paradoxalement jouissives (infra., jouissance) » : système pléonectique s’il en est !

Dépassement

Dans le renouvellement par MBK de l’investigation philosophique sur les origines du Mal, voici un concept de première importance, le dépassement (au cœur de l’« avoir plus », n’est-ce pas ?) : « Non pas proposer un énième dépassement (comme les avant-gardes historiques le firent, et qui ne peut mener qu’à la mort in fine [voir le cas des Futuristes italiens, en particulier]), mais déplacer la pensée du déplacement » – de sorte que tout soit changé : « L’événement qui singularise l’animal humain du reste du règne animal vivant et terrestre est l’événement d’appropriation techno-mimétique […] qui se sédimente historiquement en ce que nous connotons sous le terme de “science”. 

Ce régime appropriateur, recouvrant aussi bien ce que les philosophes désignent candidement comme Bien, se solde presque immédiatement par un régime d’expropriation généralisée, qui est ce que recoupe tout ce que nous désignons sous le terme de “politique”, mais aussi bien du Mal. » À une époque pas si lointaine, on disait que tout était politique ; il faudra désormais se résoudre à dire que tout est pléonectique, c’est-à-dire dépassement : dépassement exponentiel de la quantité d’énergie dépensée, dépassement de la dépense sexuelle non reproductrice, etc. MBK y insiste ici, et c’est sa grandeur, « l’art moderne, seul, a pensé le Mal avec une radicalité qui a longtemps laissé les philosophes sur le carreau, à l’exception des lucidités supérieures comme Bataille, Blanchot, Adorno, Schürmann et quelques autres. » En réalité, et « nous » ne voulions pas le voir, « l’art est devenu ce qu’il a toujours été essentiellement : une exposition intraitable, systématique et, dit-on parfois, complaisante, du Mal pur ».

Ce qui effraie, c’est qu’on comprend alors que le système belhajkacémien suffit à expliquer pourquoi on a assisté au cours des siècles à toujours plus de puissance de destruction, de prédation et de torture, et, partant, de Mal ; toujours plus de tekhnè ne pouvant qu’y conduire – une bombe, fût-elle atomique, doit un jour servir. Pour cette raison même, MBK a depuis ce livre pu prédire (pré-dire) que le XXIe siècle, en matière d’horreur totalitaire et de Mal, serait pire que le XXe, pourtant déjà assez performant en la matière. 

On l’a vu avec le fascisme sanitaire mondial… Explication : « Personne, nulle part, ne médite comme c’est dans le fruit de notre fonctionnement ontologique le plus intime et le plus foncier, savoir pléonectique, que gît le ver contagionnant du problème : la propension elle-même au dépassement, qui n’est autre, donc, que l’aufhebung hégélien. » En dernière analyse, le pléonectique c’est le dépassement perpétuel ; et le nouveau siècle risque bien d’être encore plus apocalyptique que celui des deux totalitarismes… Aïe !

Katharsis

C’est un lieu commun de la pensée philosophique sur l’art ; mais MBK formule les choses définitivement, et mieux que tout le monde : au travers de la katharsis artistique, « les affects pénibles habituellement » deviennent des « affects absolument jouissifs et libérateurs, et en même temps ils sont conservés, puisque c’est quand même de la Terreur et de la Pitié qu’on éprouve dans l’imitation tragique, face au destin d’Œdipe, Électre ou Antigone » – « sublimation réussie d’affects entièrement négatifs, à la fois supprimés dans leur négativité, et conservés dans leur intensité par la mimèsis artistique en général ». 

De sorte que « seul l’art est la promesse effective d’une katharsis collective, communautaire, du Mal » ; tandis que la Science est « la malédiction dont l’être humain ne pourra jamais se débarrasser » : fruit défendu de l’Arbre de la Connaissance, de la bombe atomique à l’Agent orange.

Désir

Concept deleuzien s’il en est, MBK en renouvelle l’approche en ce sens qu’il le fait aussi rentrer dans son système d’explication de l’humanité : « Le Désir est la propension de l’étant à l’appropriation » ; et à cause du système du pléonectique, l’Histoire de l’homme est aussi l’histoire d’un plus de jouissance sexuelle et de transgression à travers les âges. « L’homme est l’animal physiquement vidé, exténué, mutilé par la supplémentation techno-mimétique » : parfait portrait psycho-géographique du marquis de Sade en ses prisons !

Jeu

Dans ce chapitre, MBK développe une idée tout à fait originale, et qu’il est à peu près le seul à porter, c’est-à-dire conceptualiser : il s’agirait de remplacer l’égalité, concept anti-pléonectique et donc anti-naturel, qui n’a d’ailleurs abouti qu’à des désastres (stalinisme, Goulag, Khmers Rouges, Terreur révolutionnaire et son corollaire logique : « La Révolution n’a pas besoin de poètes », etc.), par le principe d’équité, que le jeu seul permet d’atteindre (pensons ici au fairplay des grands tennismen) : « L’émulation ludique, c’est le pléonectique devenu, politiquement, non plus “égalité”, mais équité. » Outre que le jeu est la forme du lien social par excellence, il permet de rejouer, sur une table, la chance dont le destin a privés les pauvres et les exploités. 

Dans le jeu, « chaque citoyen […] joue, au même titre que n’importe qui, et avec les mêmes chances de base » : « Tous égaux ! », du Roi au manœuvre. Moins le prolétaire aura de temps de travail (ou de corvée), et plus il aura de temps de jeu. Dans la société équitable du jeu, « les meilleurs sont récompensés selon leurs mérites », mais « même le plus mauvais, le plus bête et méchant, a le droit de gagner de temps en temps » ; c’est-à-dire « d’exister, dans sa pleine singularité ».

L’humanité n’est pleinement elle-même que lorsqu’elle joue : « Seul le jeu est pleinement la katharein du pléonectique : tous les autres arts sont des katharsis différés, médiés. » De plus, dans le jeu, l’anéantissement de l’autre est joué, feint ; de sorte que « le jeu n’est pas l’irréalisation de la mort », comme le Goulag ou le camp khmer, « mais sa suspension : jouer avec la mort, c’est la différer dans sa Représentation ».

Le rappel de la création du Kriegspiel par Guy Debord, que MBK qualifie de « l’un de ses chefs-d’œuvre », nous donne l’occasion d’illustrer notre texte d’une photographie du penseur en train d’y jouer :









Guy Debord devant son « jeu de la guerre » à Champot en août 1987




Histoire

Il ressort de la lecture de ce « pavé » philosophique un profond pessimisme, dont MBK ne se cache pas tant il se met de lui-même dans une filiation avec les penseurs du pessimisme historique que sont Walter Benjamin et Adorno. « Plus l’Histoire avance, plus les bouleversements qui métamorphosent chaque génération qui se succèdent sont considérables, voire “apocalyptiques”. Telle est la logique semble-t-il implacable du pléonectique. » 

La Nature n’est que répétition et retour du même, alors que l’étant humain « s’approprie la répétition », dans un constant dépassement de soi. Que faire face à ce constat, si ce n’est être lucide sur l’inéluctabilité de l’advenue du Mal ?

Continuer ainsi à dérouler et analyser les corrélations entre les chapitres de ce livre et le système conceptuel intégral du pléonectique reviendrait à prouver qu’il fait jour quand le soleil luit ; aussi laissons-nous maintenant à la dilection du lecteur le plaisir de découvrir par lui-même les concepts suivants du volume, qui est le chef-d’œuvre de Mehdi Belhaj Kacem, son Éthique, son Mille plateaux, version « Marxisme et schizophrénie », sans toutefois oublier de nommer les titres les plus jouissifs pour la pensée de ses divers chapitres (ou plateaux) : « Mimèsis », « Nihilisme », « Sexuation », « Transgression, « Vérité ».







 Baruch Spinoza





Système du pléonectique Mehdi Belhaj Kacem Diaphanes, coll. « anarchies », 1000 p., 45 €




























Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage.
Henri Michaux , Face aux verrous.

Du "Dao" originel
du commencement du réel
des signes célestes
des formes terrestres
des règles saisonnières
de l'examen des choses obscures
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