dolomie
la cryoclastie
l’eau entre dans la pierre
la nuit vient
le gel pousse
sans bruit
une fissure s’élargit
un fragment tombe
rien n’a bougé
pourtant la montagne
a changé de place
le froid travaille
dans ce qui paraît immobile
Lionel André / promenades / randonnées / arts / littératures / air du temps
dolomie
la cryoclastie
l’eau entre dans la pierre
la nuit vient
le gel pousse
sans bruit
une fissure s’élargit
un fragment tombe
rien n’a bougé
pourtant la montagne
a changé de place
le froid travaille
dans ce qui paraît immobile
la pierre du levant reçoit la première lumière
elle ne s’éclaire pas
elle apparaît
le jour glisse sur sa surface
révèle
un grain
une fissure
une poussière
puis la lumière continue
la pierre demeure
entre les deux
quelque chose a eu lieu
la pierre du levant
ne vient pas de l’est
elle était là
avant la lumière
un bord se détache
puis un autre
quelque chose paraît
sans apparaître
la pierre demeure
le matin aussi
septembre 2026 Cortina d'Ampezzo
le calcaire dolomitique
est une pierre entre deux natures
du calcaire
mais déjà autre chose
la mer ancienne y demeure
transformée lentement
par le temps et la pression
une roche qui garde
la mémoire d’un changement
qu’aucun regard n’a vu
sous le pas
la montagne devient archive
la gîtologie commence là où la matière gît
un filon dans la roche
une poche dans la montagne
une trace minérale à peine visible
rien ne bouge
Pourtant quelque chose est là
enfoui depuis des temps sans mémoire
chercher un gîte
c’est apprendre à regarder
ce qui ne se montre pas
la montagne ne cache rien
elle demeure simplement
plus lente que le regard
septembre 2026 Cortina d'Ampezzo
Les Tre Cime di Lavaredo ne sont pas trois montagnes
avant la montagne il y avait la mer
des récifs
des lagunes
des boues calcaires
des organismes minuscules
pendant des millions d'années ils ont déposé leur matière
couche après couche
dans la chaleur d'un monde disparu
puis la mer s'est retirée
les continents ont bougé
les Alpes se sont dressées
les couches sont devenues parois
les dépôts sont devenus sommets
chaque fissure est devenue une ligne de faiblesse
chaque hiver a travaillé dans la pierre
chaque fonte en a retiré un peu
les corniches
les strates.
ces lignes presque géométriques
comme si la montagne avait été construite par couches
puis lentement défaite par le temps
elles semblent nées
mais elles donnent plutôt l'impression d'avoir été
extraites
extraites de la masse
dégagées peu à peu
par la patience du monde
trois verticales surgies d'une architecture ancienne
trois blocs où la géologie devient presque abstraction
ni mer
ni récif
ni montagne
seulement au devenir de la Terre
le marcheur avance au pied des parois
la roche ne sait rien de notre vitesse
rien de nos vies brèves
rien de nos projets
et pourtant quelque chose de nous s'y reconnaît
nous aussi déposés dans le temps
nous aussi soulevés un instant
nous aussi destinés à retourner à l'horizontal
la pierre se soulève
elle se fissure
elle s'effrite
elle descend
l'éboulis devient poussière
la poussière retourne au monde
le monde retourne à la mer
la montagne n'est donc pas l'immobilité
sous les parois
sous les éboulis
sous les chemins
sous nos pas
la mer ancienne continue peut-être de parler
mais dans une langue sans mots
une langue de strates
de fractures
de grains
de silences
nous marchons sur elle sans le savoir
leur beauté vient de cette contradiction
elles semblent fixes
mais tout en elles est mouvement
rien n'est immobile dans la montagne
rien n'est achevé
la paroi est déjà en train de disparaître
le sommet est déjà en train de devenir éboulis
l'éboulis devient poussière
la poussière retourne à la mer
la montagne est un passage
une forme provisoire de la matière
les Tre Cime sont peut-être cela
la manière dont
pendant quelques millions d'années
la Terre se tient debout
septembre 2026