éloge de l'infini
l'infini commence peut-être là où la mesure renonce
là où le regard après avoir compté les arbres les pierres les distances ne peut plus rien additionner et demeure devant ce qui ne se laisse pas achever
l'infini n'est pas seulement ce qui est sans fin il est ce devant quoi toute finitude devient soudain consciente d'elle-même
nous vivons entourés de limites un corps une maison un chemin une journée une vie tout semble dessiner autour de nous des frontières auxquelles nous nous habituons jusqu'à les prendre pour le réel lui-même il suffit parfois d'un horizon d'une nuit étoilée d'une montagne d'un silence prolongé pour que la clôture se fissure
quelque chose déborde
le ciel ne s'arrête pas à son apparence
la mer ne finit pas à la ligne de l'horizon
le chemin continue derrière le tournant
la pensée elle-même lorsqu'elle croit avoir atteint sa limite découvre une question derrière la réponse
l'infini est cette étrange puissance de débordement
il ne se trouve pas nécessairement quelque part très loin au-delà des galaxies il peut apparaître dans l'infiniment petit une nervure dans une feuille une pierre dont la surface révèle d'autres surfaces le grain du bois le détail d'un visage un mot dont le sens se déplie à mesure qu'on le relit
il est parfois profondeur
une chose finie
peut contenir une profondeur infinie
un poème peut avoir quelques lignes et accompagner une vie entière un livre peut être refermé et demeurer ouvert dans la pensée une montagne peut être regardée mille fois sans jamais devenir exactement la même montagne
l'infini entre alors dans le fini comme
une fissure de lumière
c'est pourquoi certaines œuvres ne s'épuisent pas
on lit Proust et le temps recommence
on lit Rimbaud et le langage se déplace
on relit un poème après vingt ans et l'on découvre qu'il avait
attendu celui que nous sommes devenus
l'œuvre n'était pas infinie
par sa longueur
elle l'était par sa capacité à
recommencer
ainsi l'infini n'est peut-être pas seulement
ce qui ne finit jamais
il est ce qui peut toujours
recommencer autrement
une pensée
une marche
une rencontre
un regard.
une phrase
le même chemin
chaque jour
et pourtant jamais le même pas
l'infini peut être une expérience très simple
marcher jusqu'à ne plus savoir combien de pas ont été faits
regarder la mer jusqu'à ce que l'horizon cesse d'être
une ligne et devienne une ouverture
lever les yeux vers la nuit jusqu'à comprendre que le ciel
n'est pas un plafond
lire une phrase jusqu'à ce qu'elle cesse
d'être une phrase connue
quelque chose
en nous se desserre
nous ne sommes plus devant le monde comme devant
un ensemble d'objets que nous pourrions
posséder par la connaissance
nous sommes devant ce qui excède
cet excès n'est pas une défaite
il est une délivrance
tout vouloir comprendre tout mesurer tout nommer
tout enfermer dans une définition c'est
vouloir réduire le monde à
la dimension de notre
intelligence
l'infini nous rappelle doucement que le réel
est plus grand que nos catégories
il sauve le monde de notre désir
de le terminer
il sauve la pensée de son propre
achèvement
il sauve même l'existence de l'ennui
de la répétition
si le réel était entièrement connu
il serait terminé
mais il ne l'est
jamais
il reste
toujours quelque chose
un dehors
un reste
une réserve d'inconnu
une possibilité
que nous n'avions pas encore aperçue
l'infini est cette réserve
il est ce qui demeure
lorsque nous avons fini de compter
ce qui commence lorsque
nous croyons avoir fini de comprendre
ce qui reste ouvert
lorsque tout semble fermé
vivre consiste précisément à ne pas chercher trop vite
à refermer cette ouverture
à conserver en soi une capacité
d'étonnement
à accepter qu'une montagne soit plus qu'une montagne
qu'un mot soit plus qu'un mot qu'un silence
puisse contenir davantage qu'un
discours
qu'une vie finie puisse être
traversée par quelque chose qui la dépasse
nous sommes finis
notre temps est compté
nos pas sont comptés
notre souffle est compté
et pourtant nous pouvons penser l'infini
étrange privilège de la conscience
être une chose finie capable de s'ouvrir
à ce qui ne l'est pas
voici
le véritable
éloge de l'infini
il ne nous promet pas de devenir
immortels
il nous apprend simplement à ne pas confondre
la limite de notre vie avec
la limite du réel
le chemin finit
mais derrière le dernier pas
quelque chose
continue
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