une portée plus anthropologique
le milieu professionnel comme théâtre du désir de reconnaissance
où la compétition des égos se dissimule derrière
les valeurs affichées
un milieu professionnel qu'il soit politique littéraire artistique ou même sportif est souvent un lieu impitoyable un panier de crabes où s'affrontent les égos sous le masque des idées du talent du mérite ou de l'ambition
on y parle de création
mais chacun mesure sa place
on parle de littérature
mais chacun surveille son nom
on parle d'art
mais chacun regarde qui est regardé
on parle de politique
mais chacun calcule son influence
on parle de sport
mais chacun veut être celui qui gagne
celui que l'on remarque celui dont le nom restera
la compétition
n'est jamais seulement une compétition
elle porte sur quelque chose de plus secret
être reconnu comme quelqu'un
l'œuvre devient parfois le moyen
de parvenir à soi-même à travers le regard des autres
le talent ne suffit plus
il faut être visible
il faut être situé
il faut appartenir à un réseau
à une école à une génération à une chapelle
il faut être cité
invité publié sélectionné récompensé
le monde professionnel fabrique ainsi une étrange économie du prestige où chacun donne l'impression de défendre une cause alors qu'il défend aussi souvent sa propre existence symbolique
innocent de cette mécanique
même celui qui prétend mépriser la reconnaissance
peut souffrir de ne pas être reconnu
même celui qui affirme travailler pour l'œuvre
peut attendre secrètement qu'un regard
vienne confirmer la valeur
de son travail
l'ego n'est pas
nécessairement vanité
il est parfois cette demande élémentaire
Dis-moi que j'existe
c'est pourquoi la concurrence
devient si féroce
ce qui semble être en jeu
une place un prix une publication un poste une sélection
représente symboliquement
beaucoup plus
une confirmation de soi
une victoire
de l'identité contre l'effacement
le panier de crabes
n'est pas seulement peuplé d'ambitieux
il est peuplé d'êtres vulnérables qui cherchent
dans la hiérarchie extérieure une réponse
à une inquiétude intérieure
le paradoxe est là
plus on dépend du regard des autres
pour savoir qui l'on est
plus leur réussite devient
une menace
la réussite de l'autre semble
diminuer la nôtre
sa reconnaissance semble nous retirer
quelque chose
son ascension devient notre
déclassement
ainsi naissent
les rivalités minuscules les alliances provisoires
les jalousies silencieuses
les compliments empoisonnés
les fidélités intéressées les exclusions discrètes
le panier de crabes est peut-être simplement
une métaphore de cette lutte
pour la visibilité
et pourtant au milieu de cette agitation
une autre possibilité
existe
Faire
Écrire
Peindre
Courir
Penser
non pas pour disparaître du regard des autres
ce serait encore une forme de dépendance
mais pour déplacer le centre
de gravité
ne plus demander sans cesse
quelle place ai-je
mais
qu'est-ce qui
mérite d'être fait
quelque chose
alors se détache de la compétition
l'œuvre redevient œuvre
le geste redevient geste
la course redevient course
la pensée redevient pensée
on découvre peut-être
que la véritable liberté professionnelle
n'est pas de gagner dans le panier
de crabes
c'est de cesser
d'en faire son monde

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