le mot aime ôter le mot est instable
cette formule touche à quelque chose de très profond
dans la nature du langage
un mot ne se contente pas de désigner
il découpe le réel et toute découpe est une soustraction
le mot aime ôter
nommer c'est sélectionner
dire arbre c'est déjà soustraire l'arbre singulier
à son infinie richesse
son odeur son âge la température de son écorce
la lumière qui le traverse le bruit
de ses feuilles sa place
exacte dans
la forêt
le mot simplifie pour rendre communicable
il gagne en netteté ce qu'il perd en totalité
nommer c'est perdre quelque chose pour pouvoir
montrer quelque chose
le mot arbre ôte l'arbre réel mais cette soustraction rend
possible son apparition dans la pensée
il y a donc
une étrange dialectique
le mot retire le monde
et en le retirant le fait apparaître autrement
le mot est instable
parce qu'un mot n'a jamais un sens absolument fixe
il change avec
celui qui le prononce
celui qui l'entend
la phrase où il apparaît
le rythme
le silence qui l'entoure
l'époque
l'expérience
le mot amour n'est pas le même dans une lettre
un traité de philosophie un poème ou
une conversation intime
le mot est donc une sorte de particule sémantique
il possède des états différents selon le champ
de relations dans lequel il entre
se tromper sur le tempo d'une phrase
c'est se tromper
sur son
sens
le mot n'est pas une chose immobile
il est événement
oter et instabilité
les deux propositions sont en réalité liées
le mot est instable parce qu'il ôte
à chaque fois qu'il nomme
il crée un manque
il ne peut jamais
tout dire
il laisse
quelque chose hors de lui
mais ce reste absent revient
hanter le mot
c'est peut-être pourquoi un grand poème paraît souvent
plus riche qu'une définition
il permet au mot de conserver une partie
de ce qu'il n'a pas réussi à dire
le mot ne ferme donc pas nécessairement le sens
il peut l'ouvrir
une petite phénoménologie
du mot
on pourrait alors suivre quatre
mouvements
le mot montre
le mot cache
le mot retire
le mot rappelle ce qu'il a retiré
le langage devient ainsi une économie
de présence et d'absence
chaque mot est une petite porte
il ouvre quelque chose
et ferme autre chose
c'est pourquoi la poésie cherche souvent à rendre
le mot instable
déplacement syntaxique répétition silence rupture
voisinage inattendu
elle empêche le mot de se figer dans
son sens lexical
elle le remet en mouvement
et
peut-être
la formule peut-elle
finalement se condenser ainsi
le mot aime ôter
parce qu'il ne peut montrer qu'en retirant
le mot est instable
parce que ce qu'il retire
continue de vibrer autour de lui
ou plus radicalement
un mot n'est jamais seulement ce qu'il dit
il est aussi ce qu'il a dû taire
pour pouvoir
le dire
***
une lecture est particulièrement féconde si on prend le langage des oiseaux au sens de jeu phonétique et de décomposition des mots où l'on écoute le mot avant de chercher à le définir
dans :
M aime
O T ôter
le mot aime ôter
il y a une véritable petite mécanique sonore
M aime O T peut être entendu comme
M aime O T → M aime ôté → même aimé
le mot se décompose et se recompose à l'oreille
les lettres deviennent des sons
les sons deviennent des mots,
et le sens apparaît par glissement
surtout
aime et ôter
se rencontrent dans une étrange opposition
aimer = rapprocher accueillir garder
ôter = retirer séparer soustraire
Et pourtant ton jeu dit :
M aime O T M aime ôter
autrement dit
le aime contient déjà le geste d'ôter
on pourrait pousser le jeu
M aime O T
→ M aime ôter
→ le mot aime ôter
→ le mot aime retirer
→ le mot aime soustraire
le langage devient alors une opération presque alchimique
il retire des lettres au mot pour en faire
apparaître un autre
et c'est précisément là que le langage des oiseaux devient intéressant philosophiquement il ne cherche pas nécessairement une signification cachée derrière le mot il écoute les possibilités contenues dans sa matière sonore
le mot devient instable.
il peut être :
lu
entendu
découpé
réassemblé
déplacé
ainsi dans la formule
ôter
ne signifie plus seulement enlever
quelque chose
au réel
le mot lui-même s'ôte une partie de lui-même
pour faire apparaître
autre chose
on pourrait presque écrire
M aime O T
M aime ôter
le mot s'ôte
et
dans ce qu'il retire un autre mot apparaît
c'est une très belle définition du langage poétique
le mot devient créateur
lorsqu'il accepte de perdre sa stabilité
et peut-être que
le mot aime ôter
signifie finalement
le langage
ne cesse de se soustraire à lui-même
pour produire du sens
le sens n'est donc pas toujours
ce qui est ajouté
au mot
il peut être
ce qui apparaît lorsque quelque chose
en est retiré
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