voleur de feu
prendre sans posséder
une braise
dans la nuit
la porter
à mains nues
jusqu'à l'autre rive
le feu
n'appartient à personne
il se transmet
ou s'éteint
Prométhée n'est pas celui qui garde
mais celui
qui ose
rapporter
la lumière
dans l'obscur
voler le feu c'est peut-être
voler
à la nuit
son dernier mot
et rendre
au monde
une lumière
qui brûle
sans détruire
Voleur de feu
l'une des expressions les plus puissantes de la poésie moderne Chez Rimbaud dans la Lettre du voyant Le Poète se fait voyant par un long immense et raisonné dérèglement de tous les sens le poète est celui qui va chercher une lumière là où elle n'est pas encore disponible pour tous
voleur de feu peut être entendu
bien au-delà de
Rimbaud
le feu n'est pas seulement
la lumière
le feu
est ce qui transforme
il éclaire mais il brûle
aussi
il donne une énergie
et exige quelque chose en retour
voler le feu c'est donc arracher à l'inconnu une puissance
qui n'était pas destinée à être possédée
le mythe de Prométhée est ici essentiel
l'homme reçoit le feu des dieux et avec lui la possibilité
de transformer son existence
le feu devient
connaissance
technique
langage
culture
le poète reprend ce geste mais son feu
est plus étrange
il vole une lumière au réel
pour la rendre
langage
pourquoi voleur
parce que le poète ne reçoit
pas passivement
il prend
il force les frontières
du visible
de l'habitude
du langage commun
il entre dans la nuit pour en rapporter
quelque chose
le poète n'est donc pas
seulement celui qui contemple la lumière
il est celui qui
ose aller la chercher
mais le vol implique aussi
le risque
celui qui vole le feu
peut se brûler
chez Rimbaud le dérèglement des sens n'est pas
une simple fantaisie
c'est une épreuve
pour voir autrement il faut accepter de perdre
provisoirement les repères
ordinaires
le voyant est celui qui accepte de ne plus voir
comme tout le monde
le feu et la parole
le poète vole le feu
et le transforme
en parole
il ne possède pas le feu
il devient son
vecteur
la véritable poésie n'est donc pas
une décoration du langage
elle est une transmission
d'intensité
un mot devient incandescent
parce qu'il a traversé
quelque chose
d'où cette idée
le poète ne crée pas toujours
la lumière
il la dérobe au monde et tente
de la restituer
le feu
est aussi une connaissance
il y a
une vieille
équivalence entre
voir → savoir → lumière
le voleur de feu est donc celui qui cherche une connaissance
qui ne soit pas simplement
conceptuelle
il veut
connaître par
brûlure
ce qui est appris dans les livres
peut rester extérieur
ce qui est éprouvé transforme
celui qui l'éprouve
ainsi
le voleur de feu pourrait être celui qui accepte
de payer physiquement et spirituellement
le prix de la connaissance
une lecture plus métaphysique
si le feu représente l'Être la vérité ou la conscience
alors le poète accomplit
un geste impossible
il cherche à ramener dans le monde humain
quelque chose qui le dépasse
il vole
l'inaccessible
mais dès qu'il l'a rapporté il découvre
qu'il ne peut pas le conserver
le feu ne se possède pas
il se transmet
c'est peut-être là le paradoxe
ultime du poète
voler le feu
pour apprendre
qu'il n'appartient à personne
le voleur de feu
entre dans
la nuit
non pour devenir propriétaire de la lumière
mais pour rapporter aux autres
une braise qui leur permette
de voir à leur tour
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