il n'y a pas de bonne société possible il y en a de moins
mauvaises que d'autres ce qui est
tout à fait différent
Cette phrase de Philippe Sollers
est moins un jugement politique qu'une intuition anthropologique. Elle repose sur une méfiance profonde envers toutes les promesses d'accomplissement collectif. En refusant l'idée d'une « bonne société », Sollers ne se contente pas de récuser les utopies ; il rappelle que la condition humaine demeure irréductiblement ouverte, contradictoire, traversée par le désir, le langage, la mort et la liberté. Toute société est faite d'êtres inachevés. Dès lors, comment pourrait-elle être achevée ?
il n'y a pas de bonne société possible
il y en a de moins mauvaises que d'autres
Cette phrase retire à l'espérance politique son illusion la plus ancienne : celle d'un ordre enfin réconcilié avec lui-même. Depuis Platon jusqu'aux idéologies modernes, l'humanité n'a cessé d'imaginer la cité parfaite, le gouvernement juste, la communauté où les conflits disparaîtraient dans une harmonie définitive. Sollers, lui, répond par une négation calme. Il ne dit pas que toute société se vaut. Il dit quelque chose de plus subtil : la perfection collective est un mirage.
Car la société n'est jamais une œuvre achevée. Elle est le mouvement instable d'êtres eux-mêmes inachevés. Les lois changent, les techniques évoluent, les empires tombent, les constitutions se succèdent, mais le cœur humain demeure traversé par les mêmes forces : le désir et la peur, l'amour et la rivalité, la création et la destruction. On peut transformer les institutions ; on ne supprime pas l'ambiguïté de l'être.
Le mal n'est pas seulement un accident historique ; il appartient à la texture même de la condition humaine. Non comme une condamnation morale, mais comme la conséquence de notre finitude. Nous ne voyons jamais tout. Nous ne savons jamais tout. Nous agissons toujours à partir d'un point de vue limité. Toute décision laisse une part d'ombre. Toute justice produit malgré elle une nouvelle injustice. La perfection devient alors non seulement impossible, mais dangereuse, car celui qui croit la posséder finit souvent par vouloir l'imposer.
C'est ici que la pensée rejoint la métaphysique.
Le monde n'est pas une machine destinée à atteindre un équilibre final. Il est un devenir. Héraclite le savait déjà : tout s'écoule. Vouloir figer définitivement l'ordre humain revient à nier la nature même du réel. L'être ne cesse de se manifester sous des formes nouvelles. La vie déborde toujours les systèmes qui prétendent l'enfermer.
Il n'existe donc pas de société parfaite parce que l'existence elle-même refuse la clôture. Toute totalité est une fiction. L'infini travaille le fini de l'intérieur. Le possible excède toujours l'organisation présente. Ce qui vit ne cesse de déborder ce qui est organisé.
Dire qu'il existe des sociétés « moins mauvaises » est pourtant une immense affirmation. C'est reconnaître que tout n'est pas équivalent. Une civilisation se mesure peut-être moins à son bonheur proclamé qu'à la manière dont elle limite la souffrance inutile, protège les faibles, laisse respirer les singularités, accueille la parole libre et préserve le silence intérieur des individus.
La véritable grandeur politique n'est peut-être pas de fabriquer le paradis, mais d'empêcher l'enfer.
Cette nuance est immense.
Les idéologies promettent le bien absolu. La sagesse cherche seulement à diminuer le mal. Les premières parlent de perfection ; la seconde travaille dans l'imperfection avec patience. Elle sait que chaque génération devra recommencer le même ouvrage fragile.
Le poète comprend cela instinctivement.
Il ne cherche pas un monde sans nuit. Il sait que la lumière n'apparaît qu'en traversant l'ombre. Une société entièrement transparente serait inhabitable, comme un paysage sans relief. La beauté naît des irrégularités, des résistances, des fissures où le vivant trouve passage.
Peut-être la cité la plus humaine est-elle celle qui accepte son inachèvement.
Elle ne prétend pas fabriquer un homme nouveau. Elle laisse chacun poursuivre sa propre métamorphose.
Elle ne confond pas l'ordre avec la vérité.
Elle ne réduit pas l'existence à l'administration.
Elle ménage des lieux où la pensée peut demeurer inutile, où la poésie n'a pas à justifier son existence, où le silence possède encore un droit de cité.
Alors la politique cesse de vouloir remplacer le salut. Elle retrouve sa véritable fonction : rendre possible une coexistence suffisamment juste pour que chacun puisse entreprendre son propre voyage vers l'invisible.
Car aucune société ne peut donner à un être humain ce qu'il cherche au plus profond de lui-même.
Elle peut offrir la paix ou la guerre, la liberté ou la servitude, la justice ou l'arbitraire.
Mais le sens, lui, demeure une aventure intérieure.
Là commence le domaine que ni l'État, ni l'économie, ni la technique ne pourront jamais gouverner.
Et c'est peut-être dans cet irréductible excès de l'âme sur toutes les organisations humaines que réside, silencieusement, notre véritable liberté.
Cette formule de Sollers rejoint ainsi une longue tradition de lucidité, qui va de Montaigne à Pascal, de Nietzsche à Cioran : non pas désespérer du monde, mais renoncer aux absolus politiques afin de préserver ce qui demeure irréductiblement vivant en l'homme.
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