le temps n'a peut-être pas une seule mesure
les horloges en donnent une
les corps une autre
la mémoire une troisième
la conscience une infinité d'autres encore
il existe des lieux où le temps cesse d'être une quantité
pour redevenir une qualité
Les hauts plateaux du Vercors sont de ceux-là
le temps est élastique
il ne s'étire ni ne se contracte dans les choses
mais dans la profondeur
avec laquelle nous
les habitons
une journée passée devant des écrans peut disparaître
sans laisser d'empreinte tandis qu'une marche
de quelques heures sur les hauts plateaux
du Vercors peut occuper une année
entière de mémoire
le temps ne compte pas les instants
il mesure leur densité
le voyage à pied est une expérience métaphysique
parce qu'il restitue au monde son
épaisseur perdue.
chaque pas est une négociation silencieuse
avec la terre
rien ne presse
l'espace n'est plus vaincu par la vitesse
il est lentement accordé au corps
la distance cesse d'être une abstraction cartographique
pour redevenir une qualité sensible
un kilomètre de plateau balayé par le vent ne vaut pas
un kilomètre d'autoroute
les lieux possèdent une gravité propre qui infléchit
secrètement la durée
sur les hauts plateaux le temps retrouve
une ancienne respiration
les falaises calcaires les pins rabougris les dolines
les lapiaz les vastes pelouses où passe
l'ombre des nuages semblent
appartenir à
un âge qui précède
les hommes
là l'histoire se retire
la géologie reprend la parole
les pierres ne racontent pas des événements
elles racontent des millions d'années devenues silence
celui qui marche entre elles entre sans s'en apercevoir
dans une autre échelle du réel
dormir dans une cabane sommaire approfondit
encore cette métamorphose
la pauvreté matérielle enrichit
l'expérience
quelques planches une table grossière
un poêle parfois
le vent qui cherche les interstices
la lumière de l'aube entrant sans demander la permission
soudain tout suffit
la simplicité ne retranche rien
elle révèle
nous découvrons que notre confort habituel occupait
une partie de notre conscience
lorsqu'il disparaît une disponibilité nouvelle
apparaît
le monde recommence
à nous atteindre
la nuit possède alors une densité
oubliée
elle n'est plus l'absence de lumière
artificiellement combattue
elle redevient une présence
cosmique
les étoiles cessent d'être des objets astronomiques
pour redevenir ce qu'elles furent durant
des millénaires
les ouvertures du ciel
le silence n'est pas vide
il est plein de distances
on entend presque tourner la Terre sous les constellations
le philosophe pourrait dire que la marche suspend
le règne de l'utilité
chaque pas n'a d'autre justification
que le pas suivant
le but demeure nécessaire mais il cesse
d'absorber le chemin
nous découvrons que la destination n'était qu'un prétexte
pour apprendre une certaine manière
d'être présent
le mouvement cesse de servir
quelque chose
il devient une manière
d'habiter l'être
le métaphysicien dirait peut-être
davantage
il verrait dans cette élasticité du temps le signe que la durée
n'est pas une propriété du monde mais
une modulation de la conscience
plus notre présence devient entière
plus le temps semble vaste
ce n'est pas le monde qui ralentit
c'est notre dispersion
qui cesse
nous cessons de courir devant
nous-mêmes
le présent s'élargit jusqu'à contenir
ce que nous appelions autrefois le passé et l'avenir
le poète lui ne chercherait pas
à expliquer
il écrirait seulement que les plateaux respirent
plus lentement que les villes
que les cabanes enseignent mieux
que les bibliothèques certaines
vérités
qu'un feu allumé dans un refuge éclaire moins les murs
qu'il n'éclaire l'intérieur de celui qui le regarde
qu'au matin lorsque la porte s'ouvre sur l'immense
pelouse blanche de rosée le monde semble avoir
été créé pendant notre
sommeil
alors on comprend pourquoi deux ou trois jours de marche
peuvent devenir une aventure entière
non parce qu'il s'y serait produit des événements extraordinaires
mais parce que chaque heure y retrouve
sa véritable dimension
nous avons oublié que le temps
ne demande pas à être
rempli
il demande à être vécu
peut-être est-ce cela finalement le secret
des hauts plateaux
ils ne nous offrent pas davantage
de temps
ils retirent simplement tout ce qui empêchait
le temps d'apparaître
lorsque nous redescendons vers les vallées les horloges
indiquent que quelques jours seulement
se sont écoulés
pourtant quelque chose en nous sait que
cette mesure est inexacte
une autre durée s'est ouverte sans chiffres et sans calendrier
une durée intérieure qui n'appartient plus au temps
mais à l'être lui-même
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