cette formule de Sollers
peut être développée comme une critique de notre époque non pas au sens où les poèmes auraient disparu mais au sens où la disposition poétique au monde est devenue difficile d'accès
l'enfer aujourd'hui
c'est le non-accès à la poésie elle-même
l'enfer
n'est peut-être plus
le feu
il est
l'impossibilité de s'émerveiller
l'impossibilité
de demeurer immobile devant un arbre
l'impossibilité
d'entendre un oiseau sans le réduire à une information
l'impossibilité
de laisser un paysage nous transformer
la poésie n'est pas ici un genre littéraire
elle est une manière d'habiter
le réel
elle est cette disponibilité où les choses cessent d'être
des objets pour redevenir
des présences
l'époque ne combat pas nécessairement
la poésie
elle l'entoure de tant de sollicitations
qu'il devient presque impossible
de parvenir jusqu'à elle
le bruit précède le silence
l'écran précède le regard
le commentaire précède l'expérience
l'analyse précède l'évidence
nous savons beaucoup de choses.
nous rencontrons de moins en moins le monde
le véritable appauvrissement n'est pas
celui du vocabulaire
il est
celui de l'attention
la poésie commence toujours par
une qualité de présence
un rocher
une pluie.
une lumière d'hiver
le chant d'un merle
ils sont déjà des poèmes
pour qui sait demeurer auprès d'eux
le drame est que nous passons de plus en plus vite devant
ce qui ne demande qu'à être
lentement rencontré
le non-accès à la poésie est donc aussi
un non-accès à soi-même
car l'homme ne découvre pas seulement
le monde dans la poésie
il y découvre
sa propre profondeur
dans une perspective plus philosophique cette formule
pourrait dialoguer avec Heidegger
pour lui l'époque moderne est marquée
par l'arraisonnement technique
tout tend à apparaître comme
une ressource disponible
la poésie est précisément ce qui résiste
à cette réduction.
elle laisse les choses
être
si cette possibilité s'efface ce n'est pas seulement
la littérature qui s'appauvrit
c'est notre manière d'habiter
la terre
l'enfer n'est pas l'absence de beauté
c'est l'incapacité de la reconnaître
ce qui disparaît d'abord ce n'est pas le poème
c'est le regard qui pouvait l'accueillir
une civilisation meurt poétiquement avant
de mourir historiquement
la poésie commence lorsque le monde
cesse d'être utile
l'homme ne manque pas de mots
il manque parfois de silence
le plus grand exil est peut-être celui
qui nous éloigne de
l'évidence
l'enfer aujourd'hui
n'est pas que les poètes se taisent
c'est que le monde lui-même
ne parvienne plus à être entendu
comme un poème
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