cette phrase est l'une des plus célèbres des Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont Elle surprend parce qu'elle apparaît au cœur d'une œuvre réputée pour son déchaînement verbal
Au milieu de la violence surgit une invocation aux mathématiques comme si l'ordre le plus rigoureux constituait le véritable contrepoint du chaos
pour Bella
cette invocation est l'un des plus grands
paradoxes de la littérature
pourquoi celui qui célèbre les gouffres, les métamorphoses
et les violences de l'imagination s'adresse-t-il soudain
aux mathématiques avec
une telle ferveur
parce que les mathématiques ne sont pas ici
la science des nombres
elles sont la nostalgie
de l'ordre
dans un univers où tout menace de se dissoudre
elles représentent ce qui ne cède pas
les passions changent
les empires s'écroulent
les langues meurent
mais un théorème demeure identique à lui-même
à travers les siècles
les mathématiques appartiennent à cette région de l'esprit
où le temps ne possède plus d'emprise
le qualificatif de sévères n'est pas une critique
il est un hommage
la sévérité des mathématiques est celle
de la vérité
elles ne flattent personne
elles ignorent nos préférences nos opinions
nos croyances
elles exigent seulement la justesse
et pourtant cette sévérité devient selon Lautréamont
plus douce que le miel
voilà le véritable renversement
la douceur n'est pas l'opposé de la rigueur
elle en est peut-être l'accomplissement
car il existe une joie particulière à découvrir
une nécessité
lorsque l'intelligence rencontre une vérité
qui ne dépend pas d'elle
elle éprouve un repos
singulier
les mathématiques délivrent l'esprit
de l'arbitraire
elles montrent qu'il existe un ordre que nous
ne fabriquons pas
nous le découvrons
métaphysiquement cette phrase touche à une question
immense
les objets mathématiques existent-ils indépendamment
de nous
lorsque le géomètre démontre une propriété
invente-t-il
cette relation ou la révèle-t-il
depuis Platon
une intuition demeure
les formes mathématiques appartiennent à un domaine
qui ne naît ni ne meurt
elles sont les architectures invisibles
du réel
le cercle parfait n'existe nulle part dans la nature
mais toute la nature semble chercher
son approximation
les mathématiques deviennent alors
une ascèse
elles apprennent à penser
sans illusion
à distinguer le nécessaire du contingent
à reconnaître que le monde possède une intelligibilité
plus profonde que les apparences
le poète comprend cela mieux que personne
la poésie véritable poursuit le même idéal
elle cherche elle aussi la forme exacte
un grand poème possède la précision
d'une démonstration
chaque mot y est irrévocable
chaque silence y devient une proportion
chaque image répond à une nécessité intérieure
ainsi les mathématiques et la poésie ne sont pas
deux disciplines opposées
elles sont les deux versants d'une même
montagne
les premières cherchent l'harmonie
des nombres
la seconde cherche l'harmonie
des êtres
toutes deux refusent l'à-peu-près
toutes deux poursuivent une beauté qui ne dépend pas du goût
mais de la justesse
Et peut-être est-ce là le secret de cette phrase
Lautréamont ne célèbre pas seulement
les mathématiques
il remercie une discipline capable de rappeler à l'esprit humain
qu'au milieu du tumulte du monde subsiste
une région où rien n'est laissé
au hasard
une région
où la vérité possède la simplicité
d'une source
où la rigueur devient
fraîcheur.
où la nécessité devient
lumière
la pensée enfin découvre que la plus haute poésie
est peut-être celle qui épouse l'ordre invisible
dont l'univers est silencieusement
tissé
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