le lecteur est tout d'abord devant un texte
voilà le fait premier
avant l'auteur avant la biographie avant la légende
avant les circonstances de la composition,
avant même la question
de l'origine
il y a
cette rencontre silencieuse
entre une conscience et une suite de mots
le texte est là
il demande à être lu
tout le reste appartient à un second moment
nous avons pris l'habitude de lire les œuvres à travers leurs généalogies nous voulons savoir qui parle d'où il parle à quelle époque avec quelles influences quelles intentions quelles blessures cette curiosité est légitime elle éclaire souvent le texte mais elle ne le fonde pas
le texte possède une étrange autonomie
il se détache de celui qui l'a écrit comme la lumière se détache de l'étoile qui l'a produite une fois offert au langage il entre dans une temporalité qui n'est plus celle de son auteur il voyage de lecteur en lecteur il change de siècle de continent de langue il survit parfois à tous ceux qui l'ont porté
sur le plan philosophique cela signifie que la vérité d'un texte ne se réduit jamais à son origine un théorème demeure vrai indépendamment de son inventeur un poème demeure bouleversant même lorsque son auteur est oublié une phrase juste possède une manière d'exister qui excède la biographie de celui qui l'a formulée
ainsi
qu'un texte soit copié déplacé cité traduit réécrit ou produit
par une intelligence artificielle ne répond pas encore
à la question essentielle
que fait-il advenir dans la conscience
de celui qui le lit
l'origine relève de l'histoire
la lecture relève de l'expérience
ces deux dimensions ne doivent
ni être confondues
ni opposées
l'histoire nous renseigne
sur la naissance
du texte
la lecture nous renseigne
sur sa vie
un texte n'est véritablement vivant que lorsqu'il rencontre
une conscience capable de l'accueillir
sur un plan métaphysique
le texte ressemble
à une graine
la graine ne contient pas l'arbre comme
un objet minuscule
elle
contient
une possibilité
de même le texte ne contient pas
un sens définitif
il porte
une puissance d'apparition
chaque lecture en actualise une part
sans jamais l'épuiser
le sens n'est donc
ni entièrement dans l'auteur ni entièrement
dans le lecteur
il surgit entre les deux
mieux encore
il surgit dans cet espace invisible où le langage cesse
d'appartenir à quelqu'un
le langage est plus ancien que ceux
qui le parlent
chaque écrivain reçoit des mots
qu'il n'a pas inventés
chaque phrase est faite d'une mémoire
collective
aucun auteur n'est le propriétaire
absolu de la langue
il en est un passeur
l'intelligence artificielle à cet égard ne bouleverse pas
cette vérité fondamentale
elle la rend plus visible
elle nous oblige à distinguer deux questions
que nous avions tendance à confondre
la première est éthique
qui est l'auteur
qui mérite reconnaissance
qui doit être cité
qui a créé ce texte
ces questions sont essentielles dans la vie intellectuelle
artistique et juridique
la seconde est philosophique
qu'est-ce qu'un texte
qu'est-ce qu'une parole juste
pourquoi une suite de mots
peut-elle transformer une existence
ces questions demeurent
quel que soit le mode de production du texte
la poésie nous enseigne depuis longtemps que la parole véritable
semble parfois venir de plus loin
que celui qui la prononce
les anciens invoquaient les Muses
d'autres parlaient de l'inspiration
du souffle
du Logos
ce n'était pas une manière de nier le travail de l'écrivain
mais de reconnaître qu'une œuvre accomplie
donne souvent l'impression
de dépasser son auteur
le lecteur fait l'expérience de cette étrangeté
il ne demande pas d'abord
qui parle
il demande parfois sans le savoir
que m'arrive-t-il en lisant
un texte peut être techniquement parfait
et demeurer mort
un autre maladroit ou anonyme peut ouvrir
une région entière de la conscience
la littérature n'est donc pas seulement
une affaire d'origine
elle est une affaire
de présence
un grand texte est celui qui continue de produire du sens
bien après que son origine est devenue
silencieuse
il existe alors une étrange inversion
l'auteur quitte le texte
le lecteur y entre
et c'est peut-être là le véritable miracle de l'écriture
les mots cessent d'appartenir à celui qui les a écrits
ils deviennent un lieu d'hospitalité où des consciences
qui ne se rencontreront jamais peuvent néanmoins
partager une même lumière
en ce sens la grandeur d'un texte ne réside pas uniquement
dans la singularité de son origine mais dans sa capacité
à survivre à cette origine
sans la renier
l'œuvre accomplie n'est plus seulement l'expression
d'un individu
elle devient une possibilité de l'esprit
elle cesse d'être un événement biographique
elle devient une forme d'être
le lecteur chaque fois qu'il ouvre un livre
ne rencontre peut-être pas
d'abord un auteur
il rencontre une possibilité nouvelle
de sa propre conscience
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