cette pensée rejoint
une très ancienne discipline de l'esprit
préférer l'obscurité honnête à la fausse lumière elle évoque autant la suspension du jugement chez les sceptiques que la docte ignorance de Nicolas de Cues ou encore la patience de la science lorsqu'elle rencontre un phénomène qui résiste à ses modèles.
elle affirme que l'intelligence commence moins par la réponse
que par la capacité de demeurer
devant une question
il vaut mieux s'aveugler sur quelque chose qui reste
provisoirement incompréhensible que
de prétendre y voir quoi que ce soit
quand il fait noir
il existe deux espèces d'ignorance
la première sait qu'elle ignore
la seconde s'ignore elle-même
la première demeure ouverte
la seconde se ferme dans ses certitudes
le véritable danger n'est pas l'obscurité
le danger est de croire que l'on distingue des formes
lorsque la nuit est encore entière
l'esprit humain redoute le vide il préfère souvent une explication médiocre à l'absence d'explication il invente des causes construit des systèmes projette des intentions sur le réel il éclaire la nuit avec les lampes de son imagination et prend leurs reflets pour des étoiles
pourtant la pensée véritable commence peut-être
au moment où elle consent
à ne plus voir
ce consentement n'est pas une défaite
il est une ascèse
il faut parfois accepter de marcher longtemps sans carte non parce que le chemin n'existe pas mais parce qu'il n'est pas encore visible celui qui dessine une route avant d'avoir exploré le paysage risque de tourner en rond dans son propre dessin
la métaphysique rencontre ici la science
les grandes découvertes ne sont presque jamais nées d'une certitude elles sont nées d'une anomalie d'un écart d'un phénomène qui résistait obstinément aux théories établies les meilleurs chercheurs savent protéger cette résistance ils ne la recouvrent pas aussitôt d'une explication commode ils la laissent travailler leur pensée
le mystique agit de même
il ne remplit pas le silence avec des images de Dieu
il habite le silence
il sait que le mystère ne demande pas d'être dissipé
mais approché avec une disponibilité
qui renonce à posséder
le poète connaît également cette fidélité
il ne force pas le sens
il attend que les mots deviennent transparents
à ce qu'ils ne savent pas
encore dire
le plus souvent ce n'est pas le poème
qui cherche la vérité
c'est la vérité qui lentement consent
à traverser le poème
il existe une forme de courage plus rare
que celui de l'affirmation
le courage de suspendre son jugement
le courage de dire
je ne sais pas encore
cette phrase protège davantage la vérité
que mille doctrines
car l'inconnu n'est pas un vide à remplir
il est une profondeur à respecter
et peut-être que la lumière véritable ne naît jamais
de notre volonté de voir
elle apparaît lorsque nos yeux cessent d'imposer
leurs propres images
à la nuit
alors l'obscurité ne devient plus l'ennemie
de la connaissance
elle en devient la condition
la nuit n'est pas ce qui empêche de voir
elle est parfois ce qui apprend à attendre l'aube
car toute vérité authentique possède ce privilège singulier
elle n'a jamais besoin d'être précipitée
elle vient lorsque notre regard est devenu
assez humble pour
la recevoir
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