on n'habite plus la montagne
on la consomme
on la collectionne
on additionne les sommets comme on additionne
les destinations
le monde entier devient une liste d'objectifs
ce n'est plus la montagne qui transforme l'homme
c'est l'homme qui transforme toute montagne en produit
le véritable scandale n'est donc pas que l'on coure
l'homme a toujours couru
le scandale est que l'on ne sache presque plus marcher
sans produire une performance
sans fabriquer une identité
sans alimenter un flux d'images
la société du spectacle ne détruit pas la montagne
elle accomplit quelque chose de plus radical
elle détruit la possibilité même
d'une rencontre silencieuse avec elle
le dernier espace de liberté
ne consiste peut-être pas à courir plus loin
il consiste à redevenir assez pauvre pour qu'aucune application
ne puisse mesurer la qualité d'un regard posé
sur une pierre
la durée d'un silence devant un glacier ou l'inutilité souveraine
d'une journée passée à ne conquérir aucun sommet
le spectacle ne craint pas les corps fatigués
il craint les hommes qui cessent
de vouloir être vus
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