l'idée selon laquelle
la production est un mécanisme aliénatoire et d'envoûtement
traverse une grande partie de la philosophie moderne
de Karl Marx à Martin Heidegger de Guy Debord à Jean Baudrillard
on peut en dégager plusieurs dimensions
la production ne désigne plus seulement l'acte
de fabriquer des objets
elle devient une logique générale qui exige
une croissance sans fin
l'homme n'est plus invité à habiter le monde mais
à alimenter un processus qui le dépasse
il produit pour produire travaille pour maintenir
la machine du travail
innove pour accélérer
l'innovation
le moyen devient la fin
l'aliénation apparaît lorsque le sujet ne reconnaît plus
dans ce qu'il fait l'expression de son être
son activité lui revient comme
une puissance étrangère
plus il produit plus il dépend du système
qui organise cette production
ce n'est plus lui qui possède son travail
c'est le travail qui le possède.
même le temps libre devient un moment destiné
à restaurer la capacité de produire
cette logique est aussi un envoûtement
elle agit comme une fascination
la nouveauté permanente
les performances
mesurées
les objectifs les chiffres les indicateurs de réussite créent
une sorte d'hypnose collective
on croit poursuivre des désirs personnels alors que
beaucoup de ces désirs sont produits
par le système lui-même
la consommation devient le miroir
de la production
on fabrique des objets qui fabriquent à leur tour
des besoins
l'envoûtement est plus profond encore parce qu'il donne
l'impression de la liberté
chacun peut choisir entre mille produits
mille parcours mille identités
pourtant ces choix se déploient souvent à l'intérieur
d'un même impératif
produire davantage optimiser davantage devenir
une version plus performante de soi-même
la liberté devient la liberté de participer
plus efficacement au mécanisme
Heidegger parlerait ici d'un oubli de l'être
le monde cesse d'apparaître comme présence mystérieuse
il devient un stock de ressources disponibles
la montagne devient un potentiel énergétique la forêt
un volume de bois le fleuve
une réserve hydraulique
l'homme lui-même
un capital humain
Tout existe sous la forme
de ce qui peut être exploité
Debord montrerait que cette production déborde
le domaine économique
elle produit aussi des images des représentations
des événements médiatiques
nous ne vivons plus directement les choses
nous vivons leur spectacle
nous produisons des profils des publications
des opinions des données
nous devenons producteurs de notre
propre image
Baudrillard
irait encore plus loin
dans les sociétés contemporaines nous ne produisons plus
seulement des objets mais des signes
le prestige la différence l'identité deviennent
des marchandises
on n'achète plus une montre pour connaître l'heure
mais pour signifier quelque chose de soi
le réel s'efface
derrière sa mise en scène
L'envoûtement tient précisément à ce qu'il ne ressemble pas
à une contrainte
il prend les traits du progrès de l'efficacité de la réussite
parfois même de l'épanouissement personnel
il est d'autant plus puissant qu'il se présente
comme naturel
la poésie chez un auteur comme André du Bouchet peut être comprise
comme une résistance silencieuse à cet enchantement
productiviste
son écriture ne produit pas un objet consommable
elle ouvre un espace où le langage retrouve
sa nudité
le poème ne cherche pas à être utile
il suspend la logique du rendement
il nous reconduit vers l'air la pierre le souffle le silence
vers ce qui échappe à la fabrication
opposition fondamentale
La production transforme
le monde en objets
La contemplation laisse
le monde advenir
La technique demande
Que puis-je faire de cette chose
La poésie demande
Que révèle cette chose lorsqu'on cesse de vouloir l'utiliser
dans cette perspective l'aliénation n'est pas seulement économique
elle est ontologique
nous cessons peu à peu d'habiter le réel pour habiter
le réseau des opérations que nous effectuons
sur lui
et l'envoûtement consiste précisément à oublier
que cette manière de vivre n'est qu'une
possibilité parmi d'autres
le geste poétique philosophique ou contemplatif
devient alors
un acte de désensorcellement
il interrompt le flux de la production pour rendre au monde
sa capacité d'apparaître indépendamment
de tout usage
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