le mouvement même dans lequel l'homme renie la Terre-Mère
qui l'a enfanté ouvre la voie
de l'asservissement
le premier asservissement n'est peut-être ni politique ni économique Il naît dans une rupture plus ancienne lorsque l'homme cesse de reconnaître la Terre comme son origine et commence à la considérer comme un simple objet Ce qui était matrice devient ressource ce qui était présence devient matière ce qui était demeure devient propriété
à partir de cette séparation une étrange inversion s'opère En voulant dominer la Terre l'homme se détache de la source même qui le portait Il croit s'affranchir des limites mais il s'enferme dans un monde qu'il doit désormais contrôler sans relâche La volonté de maîtrise devient une dépendance à la maîtrise
la Terre n'asservit personne Elle offre elle reçoit elle transforme Son enseignement est celui des saisons des germinations silencieuses des marées des montagnes qui s'élèvent sans conquérir le ciel Elle ne possède rien pourtant tout renaît en elle
celui qui renie cette appartenance se condamne à chercher ailleurs un fondement Il s'abandonne aux idoles qu'il a lui-même façonnées la puissance la vitesse l'accumulation la technique lorsqu'elle oublie sa mesure Peu à peu il devient le serviteur des instruments qu'il croyait avoir créés pour sa liberté
l'asservissement commence lorsque le monde cesse d'être une communion pour devenir un stock lorsque la forêt n'est plus qu'un volume de bois la rivière un débit la montagne un gisement l'animal une unité de production et jusqu'à l'homme lui-même une fonction ou une donnée
en réduisant l'être à l'utilité
c'est sa propre profondeur que l'homme réduit
pourtant la Terre-Mère ne retire jamais tout à fait son appe Il demeure dans l'odeur d'une pluie sur la pierre chaude dans la lenteur d'un sentier dans le silence d'un dolmen dans le vent du ponant dans la lumière qui glisse sur le sable à marée basse Il suffit parfois d'un instant d'attention pour que revienne la mémoire d'une alliance plus ancienne que toutes les civilisations
la liberté ne consiste peut-être pas à s'arracher à la Terre mais à consentir pleinement à cette filiation alors l'homme cesse d'habiter un monde qu'il exploite il retrouve le monde qui l'habite Et ce retournement est déjà une délivrance car l'on ne peut être libre qu'au sein de ce dont on accepte humblement d'être issu
Ce texte fait écho à des thèmes présents chez Martin Heidegger (l'oubli de l'Être et l'arraisonnement technique) Simone Weil (l'enracinement) Henry David Thoreau (la vie accordée à la nature) et Kenneth White (la géopoétique) tout en développant une voix plus personnelle centrée sur la Terre comme principe vivant d'appartenance
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire