ces quatre vers de Guillaume Apollinaire
tirés du recueil Le Bestiaire ou Cortège d'Orphée
condensent en quelques mots une véritable poétique de l'incertitude
Incertitude ô mes délices
Vous et moi nous nous en allons
Comme s’en vont les écrevisses
À reculons à reculons
l'apostrophe est d'abord surprenante l'incertitude n'est pas une ennemie elle est un délice Là où la tradition philosophique recherche la certitude Apollinaire célèbre le tremblement l'inachevé le possible
l'incertitude devient une compagne de route
l'image de l'écrevisse est ensuite d'une remarquable simplicité Aller à reculons ce n'est pas seulement marcher vers l'arrière C'est avancer sans jamais voir pleinement où l'on va Le poète suggère que toute véritable création procède ainsi elle progresse en se détournant du but par intuitions détours retours hésitations
ces vers peuvent aussi être lus comme une définition de la poésie elle-même Le poème n'avance pas en ligne droite il explore Il ne possède pas le sens avant de l'écrire il le découvre en marchant La connaissance poétique ressemble moins à une démonstration qu'à une dérive consciente
on pourrait presque en tirer un aphorisme
La certitude construit des routes
l'incertitude invente
des paysages
ou bien encore
l'incertitude marche devant nous
en regardant derrière elle
le poème avance
comme l'écrevisse
il découvre son avenir
en demeurant fidèle
à l'ombre qu'il quitte
il est des vérités
qui n'acceptent d'être approchées
qu'à reculons
l'incertitude
n'est peut-être
que le nom humain
de l'ouverture
par laquelle le réel
continue d'entrer en nous
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