la performance
est devenue
l'une des grandes
mythologies de notre époque
là où les anciennes civilisations dressaient des autels aux dieux la nôtre élève des tableaux de bord des classements des records et des indicateurs
la compétition cesse d'être un simple jeu ou un moyen de progresser elle devient une religion implicite avec ses rites ses prêtres ses récompenses et ses exclus
on ne demande plus à l'homme qui es-tu mais que vaux-tu et cette valeur est immédiatement convertie en chiffres revenus productivité puissance visibilité influence performances sportives intellectuelles ou sociales
tout doit être mesurable comparable optimisé
ce qui échappe à la mesure paraît soudain sans importance
le drame est que cette logique finit par coloniser l'existence entière
la contemplation devient une perte de temps
la gratuité devient suspecte.
le silence est considéré comme improductif
même le repos doit être performant la méditation doit améliorer les résultats la lecture doit être rentable l'amitié doit enrichir un réseau le voyage doit produire des expériences valorisables
la vie n'est plus vécue elle est gérée
cette idolâtrie de la performance repose sur une illusion profonde croire que la valeur d'un être humain peut être réduite à ses résultats pourtant les plus grandes réalités de l'existence aimer contempler pardonner créer habiter un paysage marcher sans but écouter le vent dans les arbres échappent précisément à toute évaluation quantitative
ce qui est le plus précieux est aussi ce qui se mesure le moins
la compétition permanente engendre une anthropologie de la comparaison l'autre n'est plus un compagnon de route mais un rival potentiel
l'admiration se transforme en jalousie la coopération en calcul la rencontre en confrontation l'individu apprend moins à devenir lui-même qu'à dépasser quelqu'un d'autre une victoire ainsi obtenue demeure fragile car elle dépend toujours d'une hiérarchie instable
cette logique produit également une fatigue diffuse elle impose une accélération sans terme comme si chaque sommet n'était que le point de départ d'une nouvelle ascension
l'excellence cesse d'être une aspiration libre pour devenir une obligation morale celui qui ralentit se croit coupable celui qui échoue se croit sans valeur le droit à l'imperfection disparaît
d'un point de vue philosophique cette obsession révèle une confusion entre l'avoir le faire et l'être l'être humain finit par s'identifier à ses performances mais une personne n'est pas la somme de ses exploits elle demeure irréductible à ses fonctions à son efficacité ou à sa place dans un classement comme le suggérait Martin Heidegger lorsque tout devient ressource et rendement le monde lui-même risque d'être réduit à un simple stock disponible et avec lui l'homme
il ne s'agit pas de condamner toute recherche d'excellence la maîtrise d'un art l'effort sportif la rigueur scientifique ou le travail bien fait peuvent être des expressions magnifiques de la liberté humaine
ce qui mérite une critique sévère c'est leur transformation en valeur absolue lorsqu'une société ne sait plus admirer que les vainqueurs les plus rapides les plus rentables ou les plus visibles elle finit par oublier la grandeur des existences discrètes celles qui soignent qui enseignent qui contemplent qui cultivent qui marchent lentement qui prennent soin des autres sans jamais apparaître dans les classements
la véritable liberté commence peut-être lorsque l'on refuse de vivre sous le regard permanent de l'évaluation elle consiste à retrouver le courage d'accomplir des gestes qui ne rapportent rien de consacrer du temps à ce qui est inutile au sens économique mais essentiel au sens humain de préférer parfois la profondeur à la vitesse la présence à la performance la fidélité au rendement
le véritable crépuscule des idoles ne consiste pas seulement à renverser les anciennes statues il commence lorsque l'on cesse d'adorer les nouvelles la performance est une excellente servante elle devient une terrible divinité dès qu'on lui sacrifie le temps la liberté la beauté et la dignité de vivre
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