je garde
la structure et les lignes de force ...
mais j’en fais une transposition
fictionnelle
tous les noms deviennent russifiés et le titre
prend une tonalité plus obscure liée
à l’effacement au regard
et au ravissement
le récit original repose bien sur
cette reconstitution
hypothétique
L’Enlèvement de Nadejda V. Koren
est
un roman
de l’absence du désir et du regard
Nadejda Vassilievna Koren
a dix-neuf ans lorsqu’elle assiste à un bal à Serebrianka
elle est fiancée à Mikhaïl Andreïevitch Raskolnikov
au cours de la soirée apparaît
une femme plus âgée Varvara Nikolaïevna Sokolova
Mikhaïl la regarde
puis il ne regarde plus Nadejda
il danse avec Varvara
et bientôt il part avec elle
Nadejda ne crie pas elle ne les suit pas elle reste là
dans la lumière du bal comme si
quelque chose en elle venait de se détacher
elle regarde
c’est tout
mais ce regard deviendra
le centre secret de toute son existence
après cette nuit
Nadejda disparaît presque à elle-même
elle se marie avec Piotr Sergueïevitch Belov
elle quitte Serebrianka
elle a des enfants
elle vit pendant des années dans une existence ordinaire
mais quelque chose demeure en elle qui n’appartient
plus au temps ordinaire
dix ans plus tard elle revient
elle retrouve son ancienne amie Tatiana Mikhaïlovna Kareva
et derrière Tatiana apparaît Pavel Andreïevitch Kholdine
médecin narrateur amant de Tatiana
Pavel aime Nadejda
mais il ne la connaît pas
il ne sait presque rien d’elle
il ne possède que quelques fragments quelques souvenirs
quelques récits
alors
il invente
il imagine son passé
il suppose ses pensées
il reconstruit la nuit du bal
et plus il cherche à comprendre Nadejda
plus elle lui échappe
car Nadejda n’est peut-être déjà plus
une personne au sens où les autres le sont
elle est devenue
un regard
une absence
une chambre vide dans laquelle
les autres viennent déposer leurs désirs
elle observe Tatiana
elle observe Pavel
elle les suit
elle semble vouloir retrouver dans leur corps
la scène ancienne
Mikhaïl et Varvara
le couple perdu
la femme qui regarde
l’homme qui s’en va
mais cette fois Nadejda ne sera plus seulement celle qui regarde
elle deviendra celle qui provoque le déplacement
Tatiana prendra la place de Varvara
Pavel celle de Mikhaïl
et Nadejda cherchera à faire revenir la scène
non pour la réparer
mais pour l’habiter
comme si le passé n’était pas derrière elle
comme s’il attendait encore
quelque part
dans une chambre
dans une rue
dans un champ
dans le regard d’un homme
le plus étrange est que Pavel finit lui aussi
par entrer dans cette mémoire
il croit raconter Nadejda
mais peu à peu il devient son regard
il ne sait plus très bien s’il la regarde ou s’il est regardé par elle
il ne sait plus s’il raconte son histoire ou si
Nadejda invente à travers lui une nouvelle histoire
les identités commencent à glisser
Nadejda devient Tatiana
Tatiana devient Varvara
Pavel devient Mikhaïl
le présent devient le passé
le souvenir devient une scène nouvelle
la scène nouvelle devient un souvenir
il n’y a plus de centre
plus de vérité définitive
seulement des regards qui se transmettent le désir
comme une flamme dans une maison abandonnée
Nadejda ne cherche peut-être pas à retrouver Mikhaïl
elle cherche à retrouver celle qu’elle était au moment où il est parti
mais cette femme n’existe plus
elle demeure seulement
dans le regard de celle qui la cherche
peut-être est-ce cela l’enlèvement
non pas être séparée d’un homme
mais être séparée de soi
être arrachée à son propre nom
devenir étrangère à sa propre histoire
demeurer là où quelque chose a disparu
Nadejda Vassilievna Koren devient
une figure presque immobile
elle marche
elle regarde
elle attend
mais tout autour d’elle semble se déplacer
les hommes
les femmes
les souvenirs
les corps
les noms
seule demeure la nuit du bal
non comme un événement passé
mais comme une porte demeurée ouverte
et derrière cette porte
il n’y a peut-être personne
seulement Nadejda
qui regarde encore
et qui depuis longtemps
ne sait plus
qui elle regarde
le titre L’Enlèvement de Nadejda V. Koren conserve volontairement
l’ambiguïté du ravissement
enlèvement d’une femme perte de soi fascination extase et
disparition de l’identité
il déplace ainsi le roman vers une tonalité plus russe
nocturne et métaphysique