La catastrophe désignait en Grèce le dernier acte d’une tragédie : l’accomplissement d’une logique fatale que personne n’a pu conjurer. L’histoire de l’être humain, processus de dénaturation fondé sur la négation de la nature et le déni de l’animalité, est une tragédie, que la philosophie est en mesure de concevoir parce qu’elle a d’emblée défini la raison contre le monde et contre la vie, et fut en cela nihilisme.
Par la mathématique, la statistique, le numérique, l’argent, la modernité occidentale a donné les pleins pouvoirs à cette abstraction, et l’a universalisée : aujourd’hui domine une mégamachine planétaire qui déchaîne la logique de l’annihilation, celle d’une humanité toujours plus aliénée et d’une Terre toujours plus dévastée. La catastrophe révèle alors le secret inavouable d’un être dont le consentement à l’automatisation assouvit un archaïque désir de retour à l’inanimé : la pulsion de mort, qu’il faut alors réinterpréter comme principe de néganthropie.
L'œuvre de Jean Vioulac particulièrement dans des ouvrages comme L'Époque de la technique ou Apocalypse de la vérité propose une réflexion radicale sur la crise de la modernité Pour lui la catastrophe n'est pas un événement futur mais un processus déjà en cours
Pour Jean Vioulac la catastrophe réside dans l'avènement de la raison technologique comme seule force organisatrice du monde
Inspiré par Heidegger et Marx il soutient que l'humanité a basculé dans une ère où l'outil n'est plus au service de l'homme mais où l'homme est devenu un rouage de la Mégamachine technique
La catastrophe est ce désert qui croît : l'anéantissement de l'intériorité de la spiritualité et du lien vivant avec la nature au profit d'une efficacité purement mathématique et marchande
Vioulac analyse la modernité comme l'aboutissement de la métaphysique occidentale
De l'être à l'avoir
Le monde n'est plus perçu comme un mystère ou un lieu de vie mais comme un stock de ressources le Fonds ou Bestand chez Heidegger à exploiter
l'abstraction totale
La pensée est devenue purement calculante Tout ce qui ne peut être quantifié les émotions le sacré l'art véritable est évacué ou transformé en produit de consommation
Vioulac opère une synthèse originale entre phénoménologie et marxism
Selon lui
Le capitalisme n'est pas seulement un système économique c'est
une structure ontologique
L'argent fonctionne comme un équivalent universel qui réduit
toute singularité à un chiffre
La dépossession
La catastrophe est cette aliénation totale où le travail vivant est absorbé
par le travail mort le capital et les machines
L'individu n'est plus un sujet mais une fonction
Le terme catastrophe chez Vioulac est lié à l'idée d'une impasse historique
Contrairement aux Lumières qui croyaient au progrès Vioulac voit dans la technique un mouvement circulaire et aveugle qui détruit les conditions mêmes de la vie sur Terre
C'est le triomphe du Rien La technique fonctionne pour fonctionner sans autre but que sa propre expansion menant à une dévastation écologique et psychique
Jean Vioulac est souvent perçu comme un penseur pessimiste mais il se définit plutôt comme un penseur lucide Pour lui, la seule réponse à la catastrophe n'est pas une solution technique de plus comme la transition énergétique verte mais une rupture métaphysique réapprendre à habiter le monde hors de la logique de l'utilité et de la domination
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Pour Jean Vioulac la synthèse entre Martin Heidegger et Karl Marx n'est pas une simple curiosité intellectuelle ; c'est le cœur de son analyse de la catastrophe
Il utilise Heidegger pour comprendre l'essence de notre monde la technique et Marx pour comprendre sa réalité matérielle le capitalisme
Voici comment il articule ces deux pensées
Vioulac affirme que ce que Heidegger appelle le Gestell l'Arraisonnement ou le Dispositif trouve sa manifestation concrète dans le capitalisme
Chez Heidegger
La technique moderne est une manière de percevoir le monde comme un stock le Bestand où tout est disponible calculable et interchangeable
Chez Marx
Le capitalisme transforme tout en marchandise L'argent est l'équivalent universel qui efface la singularité de chaque chose pour n'en garder que la valeur d'échange
La synthèse de Vioulac
Le capitalisme est l'instrument de la technique C'est par le profit et l'accumulation de capital que la Mégamachine technique parvient à arraisonner la totalité de la Terre
Vioulac reprend le concept marxiste de travail mort le capital les machines les infrastructures pour l'approfondir avec la phénoménologie de Heidegger
L'aliénation radicale
La catastrophe réside dans le fait que le travail vivant l'activité créatrice de l'homme est systématiquement absorbé par le travail mort
L'automate global
Dans le système technocapitaliste, l'homme ne se sert plus de la machine ; il est asservi au rythme de l'automate. Vioulac montre que le capitalisme est une "théologie de l'argent" qui exige le sacrifice de la vie réelle au profit de la croissance du système
Pour Heidegger l'homme est un être-au-monde un être qui habite un lieu et qui a une relation de soin avec son environnement
La dévastation
Vioulac utilise Marx pour montrer comment l'industrialisation mondiale détruit cette possibilité d'habiter En transformant le monde en usine et en marché le capitalisme provoque une expropriation ontologique
L'individu n'est plus chez soi nulle part Il est un consommateur nomade dans un univers de béton et d'écrans La catastrophe n'est donc pas seulement écologique elle est la perte du sentiment d'exister
Vioulac s'appuie sur ces deux auteurs pour rejeter l'illusion que l'homme contrôle la situation
Contre certains marxistes orthodoxes il montre via Heidegger que la technique n'est pas neutre même un État socialiste s'il repose sur la productivité industrielle reste dans la catastrophe
Contre un heideggerianisme purement contemplatif il montre via Marx que la technique n'est pas une idée abstraite mais un système de domination économique très concret qu'il faut nommer
Vioulac fait de Marx le phénoménologue du capitalisme et de Heidegger le métaphysicien de la technique Son analyse conclut que nous vivons dans un système où la raison est devenue une puissance de destruction. La catastrophe est le moment où ce système devenu autonome n'a plus besoin des êtres humains pour fonctionner et finit par les dévorer





